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Billet de blog 28 mai 2019

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En direct des Imaginales (3/3)

Les 18e Imaginales, festival des mondes imaginaires, se tiennent à Épinal. En attendant Nadeau en fait le compte-rendu. Troisième et dernier volet de notre reportage avec un entretien entre Stéphanie Nicot et Alain Damasio, et une table ronde autour des récits mythologiques en terres celtes.

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« Ça rend sauvage, l'écriture »

Concert d'Alain Damasio et de Yan Péchin, au Magic Mirrors Salon Perdu. Ils jouent les morceaux composés à partir de textes des Furtifs à l'occasion de la sortie du roman. Damasio commence par une citation de Marguerite Duras : « Si on savait quelque chose de ce qu'on va écrire, avant d'écrire, avant de le faire, on n'écrirait jamais ».

On a déjà entendu le même concert, à Arras, lors du Salon du livre d'expression populaire et de critique sociale, mais dans un lieu complètement différent, une salle sombre. Ici, à la lumière d'un dimanche matin, dans l'espace du Salon Perdu, les morceaux doux peinent un peu à s'envoler, mais les pièces plus dures claquent. Le plancher tremble. Ovation finale. Alain Damasio cite une nouvelle fois Duras : « Ça rend sauvage l’écriture. On rejoint une sauvagerie d’avant la vie. Et on la reconnaît toujours, c’est celle des forêts, celle ancienne comme le temps. Celle de la peur de tout, distincte et inséparable de la vie même. On est acharné. On ne peut pas écrire sans la force du corps. Il faut être plus fort que soi pour aborder l’écriture, il faut être plus fort que ce qu’on écrit. C’est une drôle de chose, oui. ». « On a beau écrire de la littérature de genre, on lit aussi de la littérature blanche », dit-il, puisque c'est là qu'on est : pendant ces Imaginales, on a bien senti que la question de la reconnaissance de la science-fiction comme littérature à part entière se pose très fort. La barrière est prête à céder.

S'ensuit un entretien avec Stéphanie Nicot. Alain Damasio explique que les furtifs de son roman sont nés d'un fantasme d'échapper à la société de contrôle, à la trace, à la traque, au sillage numérique qu'on laisse derrière soi. Or, la science-fiction a « cette capacité à incarner les idées bizarres ».

Le personnage de « proferrante », Sahar, pourchassée par les milices commerciales, vient de la merchandisation générale poussée à bout. La réforme Blanquer actuelle anticipe la privatisation de l'Éducation nationale : « Beaucoup de métiers actuels ne demandant pas de formation particulière, je suis persuadé que l'État arrêtera de former tout le monde, et qu'il faudra payer pour être éduqué ».

Dans Les Furtifs, les grandes entreprises rachètent les villes les plus prestigieuses. Alain Damasio pense que le capitalisme a vocation à ne gérer que les champs et les zones les plus rentables de la société. « On le voit déjà avec le naming des stades. À Marseille, dans mon quartier, il y a trois ou quatre rues privatisées, je suis obligé de faire des U quand je me déplace ».

Sahar est inspirée de sa compagne, une enseignante passionnée et très militante. En fonction des succès ou des défaites essuyées dans les luttes, elle connaît des hauts et des bas. Malgré la grâce, cela donne un tempérament très tempétueux. Ça tombe bien, Alain Damasio voulait un personnage féminin qui soit loin des clichés de la douceur et du côté rêveur, support du désir.

Les furtifs devant être pour lui la plus haute incarnation du vivant, il s'est inspiré de ses filles, de leur vitalité. Stéphanie Nicot évoque le roman d'Ayerdahl, Transparence, dont l'héroïne ressemble aux furtifs. Alain Damasio connaissait le livre. « Pendant longtemps, j'ai été transparent. J'étais inconnu. C'était formidable : un écrivain a besoin d'être furtif pour pouvoir observer, s'imprégner comme une éponge ».

La polyphonie des Furtifs est un enjeu narratif : exprimer le réel à travers plusieurs voix. « Une histoire de groupe, un imaginaire de gauche ».

Pour chaque personnage, Damasio a défini des phonèmes, des couleurs, des dominantes. « On fait un boulot de comédiens, d'athlètes affectifs, comme disait Artaud. Il faut entrer dans le système émotionnel du personnage : c'est le plus épuisant et le plus fascinant dans le travail d'écrivain. Je n'hésite pas à recourir aussi à la typographie : comme Sahar a fait le deuil de sa fille pour survivre, qu'elle s'est amputée de ses souvenirs, j'ai enlevé le point des j et effacé à moitié la barre des f. Lorca au contraire, qui garde des photos de sa fille partout, a des points surnuméraires dans ses passages ».

Les leçons d'Antoine Volodine, de Ray Bradbury, sont qu'un univers narratif n'existe que si on arrive à en transmettre des sensations. Ubik de Philip K. Dick est d'une extraordinaire sensualité, alors qu'on évolue dans un monde morbide. Dans un de ses livres, Volodine décrit une cave avec des camaïeux, des multicouches de noir, et juste un juke-box, à peine visible. C'est merveilleux. Comment faire croire aux furtifs si l'ancrage sensoriel – en l'occurrence le son – n'est pas là ? Les notions de « pétulance de l'air », la capacité à entendre la moindre réverbération, la moindre respiration, sont fondamentales pour les percevoir. « Ces êtres invisibles, présents depuis toujours sont tellement peu crédibles que je me suis senti obligé de faire porter l'incrédulité par un personnage, Sahar. Et un autre personnage, Lorca, la convainc. En même temps que le lecteur, en une mise en abyme ».

À la question de l'engagement politique et du rapport à la violence, Alain Damasio répond : « On essaie d'appeler violents des gens qui mettent le feu au Fouquet's ou qui détruisent un abribus, mais on se refuse à appeler par leur nom les violences institutionnelles, contre les chômeurs, contre les migrants. Une certaine violence peut être nécessaire quand les protestations pacifiques ne sont pas entendues, réprimées à coups de gaz, d'armes qui éborgnent et arrachent des mains ».

Dans un recueil collectif tout juste paru au Diable Vauvert, Gilets jaunes, pour un nouvel horizon social, Alain Damasio développe deux nuances de jaune : la nécessité de retrouver des liens et l'action directe. « Les gens comme Bernard Arnault, avec leur milliards d'euros, les députés godillots LREM qui votent des lois liberticides et régressives, ne sont pas des pacifistes. Ils nous chient dessus. Ces gens-là, il faut aller les chercher – vous l'interprétez comme vous voulez – Il faut faire bouger les rapports de force ».

« Un mélange de civilisation raffinée et de rites brutaux »

Les participants à la table ronde Récits mythologiques... en terres celtes ! sont d'accord : les auteurs grecs et romains ont calomnié des Celtes qu'ils comprenaient mal et, souvent, méprisaient. Confrontés aux incursions guerrières des Celtes, horrifiés par leur coutume de couper les têtes des vaincus, ils ont négligé leurs niveaux d'artisanat très compliqués, le fait que la plupart des véhicules utilisés par Rome venaient de la technologie gauloise, comme les casques et les armures des légionnaires de César.

Les Celtes entretenaient des réseaux commerciaux très étendus avec les autres peuples, les frontières n'étaient pas fermées, leurs élites parlaient latin, et leurs États, au moment de la conquête, se transformaient en républiques, avec des magistrats élus.

Jean-Philippe Jaworski souligne combien les lacunes de la connaissance laissent le champ libre à l'imagination. Pour sa série de romans Rois du monde, il est parti de trois noms cités par Tite-Live : le roi biturige Ambigat et ses deux neveux, Bellovèse et Sacrovèse. Comme le roi Arthur, ce sont des personnages semi-historiques, mentionnés seulement une fois. « Un sujet et une page blanche, c'était parfait. Comme l'a dit Julien Gracq – qui est mon dieu –, quand on a le sujet, on a tout ».

La recherche sur les Gaulois évolue très rapidement. On a pu connaître leur nourriture grâce à l'analyse biologique de débris de poteries d'argile qui, comme elles étaient poreuses, ont retenu des particules de ce qu'elles contenaient.

Nathalie Dau souligne qu'« alors que les Romains historicisaient leurs mythes, les Celtes rêvaient et mythifiaient leur histoire ». Dans Le Chaudron brisé, elle reprend un mythe fixé par écrit dans Le Livre de Taliesin au XIIIe ou XIVe siècle. Mais les moines, qui ne comprenaient plus le mythe qu'ils transcrivaient, en ont diabolisé la figure féminine. Ceridwen, de « blanche inspiration », a été traduite par les chrétiens en « sorcière bossue ». Elle pourrait être le modèle de la fée Carabosse. Derrière la vision patriarcale et chrétienne, Nathalie Dau a cherché l'esprit païen, la poésie et la philosophie originels.

Place des femmes, connaissances historiques, catastrophe écologique, luttes pour les libertés, liens collectifs, Duras, Gracq, Volodine... Les Imaginales montrent que les littératures de l'imaginaire ont leur place dans la littérature générale.

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