Éditorial du numéro 72 : De l’Enfer à Montmartre

"Lincoln au Bardo" est l’impressionnant premier roman de George Saunders, un écrivain connu jusqu’ici pour ses nouvelles, et lauréat en 2017 du Man Booker Prize pour ce livre qui évoque Faulkner autant que Virgile.

Dans un cimetière près de Washington, en 1862, une nuit entière, se fait entendre le chœur des âmes en attente de renaissance, « au bardo » — sorte de purgatoire bouddhiste ; monologuent des êtres qui ne savent pas encore qu’ils sont morts, autour d’Abraham Lincoln, le père accablé de chagrin qui tient dans ses bras son fils mort, le petit Willie. Ce « long poème macabre et mélancolique » mêle les voix multiples d’une Amérique en peine dans un thrène formellement audacieux, et profondément émouvant. Steven Sampson a pu interroger l’auteur de cette nouvelle descente aux Enfers.

Autre forme d’Enfer, ici bien concrète, un pénitencier dans le Sud profond des États-Unis : c’est ce qu’évoque Jesmyn Ward dans son nouveau roman, Le chant des revenants, couronné par le National Book Award. Liliane Kerjan salue, dans un article qui paraîtra au cours de la quinzaine, « la grâce et la puissance » du style de cette œuvre qui revient sur les origines rurales du blues, quelque part dans le Mississippi.

Claude Mouchard montre ce qu’a d’exceptionnel le journal du camp de Mikhaïlovka tenu par le peintre Arnold Daghani dans des conditions particulièrement dangereuses. Ce document a pu être arraché à l’oubli grâce à Philippe Kellner, son compagnon de déportation et son traducteur, et Marc Sagnol. Il révèle un pan oublié de la Shoah, telle qu’elle a fait rage en Roumanie et en Ukraine, avec les massacres de masse perpétrés par les nazis à mesure de l’avance russe.

De Seamus Heaney, le célèbre poète irlandais, prix Nobel en 1995, deux « excellents recueils », repris dans la collection Poésie/Gallimard et marqués notamment par la mort du père. De retour dans la maison vide de ses parents le poète, qui sera à la Une d’EaN dans quelques jours, éprouve un immense désarroi, tel un « mendiant frissonnant », « exclu du foyer » (Claude Grimal). Les allusions au deuil et les références à Virgile et à Dante, là encore, se mêlent pour créer un Enfer personnel, une traversée pour soi du Styx, et ces « douces rafales » de la poésie « prennent le cœur à l’improviste ».

Que peut la pensée face à ces descentes aux enfers ? Marc Lebiez revient sur les Cahiers noirs de Martin Heidegger et la question de son antisémitisme sans dissimuler une certaine perplexité, tandis que Thierry Bonnot lit de façon critique une Histoire de la consommation peut-être trop optimiste et qu’Alexandre Moatti s’interroge sur la passion de Bernard Stiegler pour les technologies modernes (un compte-rendu publié « en différé »). Olivier Roche suit Éric Janicot dans sa quête des ancêtres de la bande dessinée, « l’ouvroir potentiel de l’image contemporaine par excellence ». Si les prémices du genre sont à trouver dans le roman anglais du XVIIIe siècle et dans les rythmes de la presse et du cinéma, il faudrait reconnaître un rôle pionnier à la revue Le Chat Noir, cet « organe des intérêts de Montmartre » auquel ont collaboré tant d’artistes et de poètes aux multiples techniques innovantes.

J. L., 30 janvier 2019

www.en-attendant-nadeau.fr

logo-ean-rouge

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.