des caricatures de l'islam

Pierre Jourde, dans BiblObs,le 20/10/2020, affirme que l'islam n'accepte pas le blasphème ni la caricature faute d'avoir été éclairé par les Lumières, puis la laïcité. Est-ce uniquement car "L’islam est critiquable [...] parce qu’il a encore du mal à accepter la liberté d’expression et [celle] des femmes" que "nous en sommes-là" avec un crime atroce de plus ?

En 1905, les Musulmans du monde étaient occupés à autre chose en réalité que la laïcité. Car à cette époque, aucun, aucun n'était un citoyen. Tous ou presque étaient colonisés sous le joug ottoman, occidental ou russe. Et cela Pierre Jourde n'en fait pas cas.
Et maintenant, assimiler les 5 millions de musulmans français aux excités du Pakistan et d'ailleurs n'est pas raisonnable. Ils n'ont pas non plus à rendre compte des crimes terroristes commis au nom d'Allah partout, y compris chez nous. D'ailleurs, ici, ils ne rêvent pas de la charia, ils ne brûlent pas les effigies de Macron, pas plus qu'ils ne vont à l'école tenter d'en remontrer au professeur. Cet entrisme, ces intrusions dans l'école dépassent de loin la question de l'islam, tant le système éducatif public français est attaqué et les professeurs vilipendés, y compris par leur propre ministre, dans le but voilé de le privatiser, mais c'est un autre débat.
Nombre de croyants en France ou ailleurs se rendent bien compte que l'islam intégriste ou politique se retourne contre eux, en Iran par exemple, se muant en tyrannie autoritaire. Ou tente de confisquer et d'étouffer les élans révolutionnaires des printemps arabes, ou d'un futur printemps sub-saharien. Ou terrorise et massacre les populations au Sahel ou au Nigeria. Ou se trouve instrumentalisé, comme en Algérie, pour mieux détourner le peuple de la politique et du savoir.
Il convient aussi de rappeler que cet "islam massacreur" est d'invention relativement récente. Y compris le génocide arménien commis par les Ottomans. L'islam, même au pouvoir, n'a pas toujours été d'une intolérance invivable, pas plus que la chrétienté en tout cas. L'exode des Juifs ou l’exclusion religieuse violente des pays musulmans est tout aussi récent, après la guerre israélo-arabe. Regardez les images du Caire dans les années 20. Donc ce n'est pas l'islam en soi qui est condamnable mais, avant tout, y compris son refus supposé de la laïcité, ses dérives subversives, théocratiques, djihadistes, takfiristes ou talibanes. Qui donc, par exemple au Pakistan, dirigé par le général Zia-ul-Haq, a favorisé sinon financé l'émergence de milliers de madrasas avec l'unique but de transformer les jeunes en moudjahidines contre les Soviétiques ? Pareil en Afghanistan où les USA ont largement armé les pires chef de guerre.
Oui les occidentaux, à commencer par la France, ont grandement aidés partout le pire. Qui a déstabilisé Mossadegh en Iran pour installer le Chah d'Iran sur le trône afin de contrôler le pétrole ? Qui a nourri, logé et blanchi, si ce n'est courtisé, l'ayatollah Khomeini durant des années ? Qui a placé les Saouds au pouvoir et tous ces riches dictateurs partout où c'était possible, pour mieux commercer avec eux et mater les aspirations des peuples, un roi ou un potentat sanguinaire valant mieux qu'un "bolchévique" ? Qui a favorisé l'islamisme séparatiste à force de refuser sa présence à l'islam ?
Malheureusement, nous en payons le prix aujourd'hui.
Dans notre pays, où l'islam est pratiqué majoritairement par les anciens colonisés, sur des modes plus ou moins séculiers, le long refus et le rejet d'une partie de la population des signes visibles de son culte, prières, mosquée, voile, halal, jeûne, fêtes, pratique publique de la langue arabe etc. ne peut être qualifié que d'islamophobie, Darmanin en tête. Sans même parler de la discrimination spatiale, et à l'embauche, ou du racisme ordinaire ou d'État. Et si certains ont vu dans leur religion un rempart pour protéger et affirmer leur identité, y compris leur sexualité qui serait menacée, comment le leur reprocher ? L'islamisme n'a pas qu'une dimension politique, au sens de la conquête du pouvoir, en dehors de la question sociale, c'est d'abord une quête identitaire et de "'pureté" qui permet d'attraper les jeunes aux aspirations nobles, ou en recours en grâce  après un parcours délinquant dans une rassurante pratique quiétiste salafiste ou revancharde, par rejet de la "vulgarité" occidentale, américaine en premier, comme celle des Frères musulmans, ou terroriste, selon les cas.
Les Musulmans doivent rester à leur place assignée de dominés invisibles dans l'espace public, voilà ce que pensent les islamophobes, et ce qu'ils tentent d'imposer au prix de la discorde et de la prise de pouvoir par l'extrême-droite. L'agitation de "l'islamo-gauchisme" n'a pas d'autre agenda. Le même but du reste que celui des islamistes radicaux : dresser "eux" contre "nous". Et faire accroire ignoblement et dans un bashing sauvage que la France insoumise nourrirait des accointances avec les adeptes de la charia en remplacement de la dictature du prolétariat, ou que la complaisance à l'égard de l'islamisme serait un trait ravageur de l'intersectionnalité en tant que grille d'analyse des rapports de domination dans les sciences sociales est absurde et malfaisant.
Réciproquement, si le roi du Maroc ou le sultan Erdogan ou l'émir du Qatar ou les généraux algériens par l'entremise de leurs services secrets veulent s’approprier les mosquées parce qu'ils les financent, comme ils en forment aussi les imams, c'est pour faire passer leur message, celui que nous acceptons comme dictateurs ou descendants du prophète d'une cuisse ou d'une autre, et utiliser leur "soft power" pour circonvenir la société française avec la bénédiction du pouvoir qui y trouve son compte. En arrière-plan du culte, il y a des visées politiques de la part de ces dirigeants, sans que cela soit le djihadisme de Daesch pour autant. Les déclarations récentes déclarations d'Erdogan sont éloquentes à cet égard, mais nous lui achetons nos machines à laver et lui "retient" contre milliards les réfugiés sur son territoire.
Vouloir faire porter le chapeau du terrorisme religieux aux seuls terroristes - ils ne viennent pas du néant -, en les renvoyant à leur obscurantisme fanatique est aussi imbécile que de vouloir le faire endosser à l'islam tout entier, et, singulièrement à tous les Musulmans français qui ne sont pas porteurs d'un projet alternatif ou contraire à la République.
Politique, intérêts économiques et géo-stratégiques, effets désastreux de la mondialisation et du réchauffement climatique, exils de personnes traumatisées ou perdues et sans espoir d'avenir dans leur pays, guerres et religion, discriminations et anomie, sont intriqués dans le monde. Mieux vaut s'attacher à en démêler l'écheveau et à balayer devant notre porte de vieux coloniaux vendeurs d'armes, plutôt que d'agiter des épouvantails aussi vite brulés qu'un blasphème.
Notre République sortira grandie de laisser enfin les Musulmans français en paix y compris en acceptant qu'ils soient visibles, voilés, barbus ou non, s'opposent ou proposent. Comme les autres religions.

article en réf. : Pierre Jourde, dans BiblObs,le 20/10/2020, https://www.nouvelobs.com/les-chroniques-de-pierre-jourde/20201020.OBS34966/aux-musulmans-et-en-particulier-aux-eleves-et-parents-d-eleves-qui-desapprouvent-les-caricatures-de-mahomet.html

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.