Cachez-moi ces classes moyennes que je ne saurais voir !

La France vit un moment social et sanitaire inédit. La classe moyenne ne saurait servir de soubassement à la misère mais devrait prétendre à l'instar des autres classes aux différentes conquêtes sociales.

Cachez-moi ces classes moyennes que je ne saurais voir !

À quand un plan Marshall pour endiguer l'érosion des classes moyennes

La France vit un moment social et sanitaire inédit (gilets jaunes, COVID 19, etc.). La mondialisation heureuse, et enchantée telle une parenthèse pérenne n'a plus pignon sur rue. Le néolibéralisme est en en train de sombrer embarquant dans son sillage l'Intelligentsia économique qui prise au dépourvu a vu le couvercle de la marmite sauter sous la pression d'une classe moyenne qui rejette un discours uniforme teinté d'une sonorité équivoque.

Une classe moyenne étouffée sous les injonctions locales, régionales, nationales et mondiales est en train de disparaitre en tant que telle alors qu'elle est majoritaire dans notre pays.

Les gilets jaunes ont gagné les rues pour faire entendre leurs voix et leurs revendications. Le COVID a gagné les hôpitaux pour faire entendre les voix des personnels de la santé et lever le voile sur la misère de nos hôpitaux et le calvaire vécu depuis des lustres par notre personnel hospitalier applaudi durant un mois comme pour exorciser la défaillance de l'État providence à leur encontre. Le COVID a ainsi le mérite de donner la voix à celles et ceux qui perpétuellement n'ont en pas.

Mais, au-delà de cette brusque affliction des toiles d'ornements pour recouvrir une réalité sociale affligeante pour un agrégat croissant d’individus plus particulièrement dans nos quartiers populaires, c’est toute une représentation spéculative de cette réalité, installée progressivement pendant plus de 30 ans maintenant dans nos quartiers populaires, qui se trouve mise en abyme. L'état factotum n'est plus et les classes moyennes sont priées de contenir leur rage et de se mettre à l'abri des regards car nulle misère de trop ne saurait être tolérée dans un contexte de pandémie mortelle, de confinement qui perdure et de misère qui s'installe pour de bon. D'ailleurs l’emploi tantôt de de classe moyenne au singulier tantôt de classes moyennes au pluriel témoigne de l’ambiguïté de cette notion qui ne reflète plus la réalité sociale d'une classe sociale qui vit dans la misère et atteste de la vacuité du vocable. Cette classe moyennement "moyenne" déchue de son rang par la violence de la crise sociale et sanitaire se retrouve désespérément à terre dépourvue de toute aide de l'État de par un statut d'antan qui n'est plus de mise. L'irruption d'un gigantesque confusionnisme à la faveur du COVID 19 a précipité le dévoilement de cette réalité que nul ne voulait voir étaler au grand jour, à savoir la paupérisation de nos classes moyennes.  

Le concept de classe(s) moyenne(s) a souvent servi de variable d'ajustement pour occulter les catégories populaires comme s'il n'y avait rien en dessous. La notion de "moyenne" se retrouve ainsi vidée de sens. Ce confusionnisme prémédité permet de dépeindre une réalité autre que celle qui fait le quotidien de tout un pan de la société qui se trouve de facto exclu de tout projet d'aide sociale.

Dans son dernier rapport, l'OCDE confirme l'existence de corolaire entre la fragilisation des classes moyennes et l'instabilité politique. La contrition de cette classe sociale aboutit fatalement à la progression vertigineuse des partis populistes et à la défiance exprimée de plus en plus violemment à l'égard des institutions de notre pays et de tous les symboles de l'État.

La pression sur les classes moyennes est avant tout financière : leurs revenus n'ont quasiment pas progressé ces dix dernières années. Parallèlement, le coût de la vie des classes moyennes a progressé à cause de l'augmentation spécifique des prix de la santé, du logement et de l'éducation des enfants, trois dépenses au cœur des dépenses des classes moyennes, souligne l'OCDE. Le gouvernement doit faire davantage en faveur des ménages de la classe moyenne qui ont du mal à préserver leur mode de vie ; en effet, avec des revenus à l'agonie, ils n’arrivent pas à faire face à la hausse des coûts du logement et de l’éducation.

La résipiscence de l'État pour venir en aide à la classe moyenne passe forcément par un plan d’action ambitieux et s’impose au niveau global. Le gouvernement devrait donc améliorer l’accès à des services publics de qualité, de proximité et optimiser la couverture de la protection sociale. Face à la montée du coût de la vie, les mesures prises devraient encourager l’offre de logements accessibles. Des subventions ciblées, des aides financières pour emprunter à des taux symboliques et un allègement fiscal pour les acquéreurs d’un logement surtout dans les quartiers populaires pour encourager davantage de mixité sociale sont des solutions qui peuvent aider la classe moyenne à sortir la tête de l'eau.

Ces invisibles du visible, paradoxalement les plus nombreux en France, ceux qui portent, à eux seuls, sur leurs épaules tout le poids des difficultés économiques et sociales de notre société sont traités comme une quantité négligeable, une variable d’ajustement dont on fait appel régulièrement pour colmater les brèches de nos turpitudes économiques et notre aventurisme politique. 

Ces grands oubliés de l’histoire de France ne bénéficient d'aucune vraie mesure pour alléger leurs souffrances. Les mesures préconisées ne touchent que soit les très riches ou soit les très pauvres. Les classes très moyennes, quant à elles, ne sont concernées par aucune mesure car ils ne rentrent dans aucune catégorie sociale susceptible d'haranguer les foules ou susciter l'adhésion à travers la compassion. Elles ne font vibrer aucune corde sensible au moment des élections et se retrouvent donc à la marge des aides sociales dont elles sont pourtant les grands pourvoyeurs. 

Ni concernées par les minima sociaux, ni aguichées par l'abolition de l’ISF car l'on considère qu’elles disposent de suffisamment de revenus pour vivre. Par conséquent, il s'agit de la catégorie sociale la plus taxée dans notre pays.

Elles ne bénéficient d’aucune mesure sociale car souvent elles se trouvent au seuil limite supérieur des aides préconisées, fusse d’1 €, pour ne pas pouvoir prétendre à ladite mesure.

C’est la vache sacrée que l’on engraisse pour la sacrifier in fine sur l’autel de l’intérêt général.

Nous vivons à une époque où le logiciel remplace l’humain faisant fi de notre humanité selon des barèmes prédéfinis, ce sont donc des milliers de personnes qui se retrouvent hors critères car dépassant d'1€ lesdits barèmes. Elles sont privées d’accès à l’État providence, en revanche, elles sont régulièrement invitées, voire incités à mettre la main à la poche.

Que doivent faire ces nombreux invisibles sans voix pour que celle-ci porte, pour que leurs souffrances résonnent et leurs doléances aboutissent.

La classe moyenne ne saurait servir de soubassement à la misère mais devrait prétendre à l'instar des autres classes aux différentes conquêtes sociales. La classe moyenne est à l'aube de son éclipse, tachons de la maintenir hors déclin pendant longtemps pour ne pas nous retrouver dans une société dépourvue de toute classe et donc démunie de soutiens et de combattants.

Les Gilets jaunes et le COVID 19 traduisent sans doute l’aspect contradictoire de la dualité et de la radicalité de notre société : une compréhension certes diffuse mais de plus en plus précise de l’impossibilité de vivre dans un monde où le moindre espace de visibilité sociale pour une vie meilleure est obstrué, et, en même temps, un aveuglement total sur la cause profonde de l'avulsion sociale de notre classe moyenne, puisque les projecteurs sont focalisés sur l'État providence occultant les co-responsables d'une telle situation, à savoir le patronat, les actionnaires, les dividendes et tous les détenteurs du pouvoir politique économique et financier.

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