S'ils s'amnistient , pourquoi ne pas les juger nous-mêmes ?

Après une gestion de crise du coronavirus désastreuse pour le pouvoir et la classe politique, celle-ci, toutes tendances confondues, va tenter de s'auto-amnistier pour échapper au jugement de l'histoire. Si la chose est légale, ne convient-il donc pas qu'au nom du peuple français un tribunal virtuel soit instauré sur un média indépendant des partis qui puisse en diffuser en direct le déroulement ?

La caractéristique majeure de la pandémie de COVID-19 dans l’hexagone est sans doute la faillite du pouvoir. La France n'avait pas connu un désastre pareil depuis des décennies et l'incurie de ses dirigeants n'est jamais apparue aussi clairement depuis la débâcle de 1940. Sans mettre au même niveau cette dernière référence et l'année 2020, j'observe que dans les deux cas, la France prétendait être la meilleure (meilleure armée du monde après la première guerre mondiale et meilleur système de santé du monde selon l'OMS en 2000) et que , dans les deux cas aussi, le désastre est largement dû à ceux qui étaient au pouvoir au moment de la crise mais aussi à leurs prédécesseurs qui portent une large part de responsabilité.

Il faut donc que les responsables de la faillite de l’État face à la pandémie soient jugés. Il me semble qu'il y a deux raisons à cela. Tout d'abord il est juste que les dirigeants, volontiers partisans de la tolérance zéro à l'égard des autres et qui prétendent toujours que leurs privilèges compensent à peine leurs obligations, il est juste qu'ils répondent devant un tribunal de leurs fautes, surtout lorsque celles-ci ont causé des milliers de morts. Mais l'objet d'un procès n'est pas seulement de châtier les coupables. C'est aussi et peut-être surtout de mettre en lumière les faits, de faire émerger la vérité, de comprendre comment on a bien pu « en arriver là » et de laisser à la disposition de l'histoire toutes les pièces et les témoignages qui établissent que la chose est bien arrivée et par la faute de qui elle est arrivée.

Les politiciens de tous bords vont évidemment tenter par tous les moyens d'esquiver le tribunal. Ils vont très vraisemblablement parvenir à glisser dans la loi des conditions telles qu'ils échapperont tous à toute juridiction. Je ne m'étendrais pas sur la pantalonnade politique de la tentative d'amnistie préventive qui a eu lieu au Sénat le 4 mai, soit-disant contre l'avis du gouvernement qui ne prend toutefois aucune mesure à l'encontre des sénateurs LREM qui ont tous voté contre la proposition d’Édouard Philippe de revenir sur cette amnistie. Je n'en retiendrais qu'un fait : cette première tentative d'auto-amnistie a été soutenue par la quasi totalité des sénateurs (327 voix contre 0 et 3 abstentions + 10 absents) et en particulier par la totalité des membres du groupe communiste républicain citoyen et écologiste (qui ont été 16 sur 16 à s'opposer au retrait de l'amendement instituant cette amnistie préventive). L'union sacré des politiciens est donc formée pour éviter que les responsables ne soient jugés et le peuple français ne peut guère plus compter que sur lui-même.

Au demeurant, cette résistance de classe (la classe politique) évitera aux politiciens des condamnations essentiellement morales puisqu'il est impossible de poursuivre le président de la république ou ses prédécesseurs et que les ministres ou leurs prédécesseurs relèvent quant à eux de la cour de justice de la république (composée de 12 parlementaires et trois magistrats) qui est une très efficace machine à laver toutes les turpitudes (cf. jugement de Madame Christine Lagarde reconnue coupable de négligence mais dispensée de peine dans le cadre de l'affaire Tapie qui avait quand même coûté plus de 400 millions d'euros à l’État...). Les hauts fonctionnaires eux aussi échapperons probablement aux condamnations qui les menacent (mais qui peuvent aussi tourner court comme l'a démontré l'affaire du sang contaminé ). Mais quand bien même quelques exécutants iraient en prison, il est toujours frustrant de voir que seuls les seconds couteaux trinquent.

Aussi, pour que la vérité éclate au grand jour, à défaut d'envoyer les coupables en prison, ne faudrait-il pas qu'un média organise un procès virtuel diffusé en direct sur YouTube ou un autre site web d’hébergement de vidéos ?

Si la chose est légalement faisable (et c'est aux juristes de nous éclairer sur ce point), il conviendrait que le média choisi soit indépendant de tout parti politique et que les organisateurs du procès ne soient pas eux non plus des politiciens, opposés ou non au pouvoir actuel. Il conviendrait aussi de conduire le procès comme le fait un véritable tribunal, c'est à dire qu'il faudrait recourir à de vrais magistrats, à la retraite sans doute, pour diriger des débats qui devront laisser toute sa place à la défense, ce qui nous conduit à prévoir que de vrais avocats se chargent de la défense des accusés. Sans doute faudrait-il que, comme aux assisses, le jugement virtuel rendu au nom du peuple français virtuel associe ce peuple en ayant recours à des jurés tirés au hasard. Reste à trouver le moyen pour que ces jurés soient un peu représentatifs du peuple français. Et il faut bien entendu et surtout que le procès soit équitable et que les accusés puissent être acquittés si les jurés et le tribunal en jugent ainsi.

A défaut d'être applicable, cette peine virtuelle ou cet acquittement virtuel aura permis de faire éclater la vérité. Et l'histoire disposera des pièces du dossier qui permettront à chacun de se faire une idée.

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