17 novembre et gilets jaunes: nouvelle forme de contestation ou sursaut sans suite?

Le mouvement de protestation du 17 novembre 2018 procède d'une forme d'expression nouvelle et peut-être promue à un bel avenir. L'auto-mobilisation des citoyens, fut-ce sur un thème controversé, pourrait éviter une révolution violente à laquelle les inégalités croissantes nous conduisent. Mais si les citoyens prennent (un peu) le pouvoir, c'est bien entendu aux dépends des classes dirigeantes...

La protestation citoyenne que les «gilets jaunes» organisent le 17 novembre pour protester contre la hausse de la fiscalité des carburants marquera-t-elle par son ampleur l'émergence d'une nouvelle forme d'expression populaire ? Constituera-t-elle un tournant dans la contestation des mesures prises par le pouvoir ? Sera-t-elle suivie d'autres mobilisations des citoyens par eux-mêmes ?

Nul ne saurait répondre à cette question avant le jour J qui révélera l'étendue du mouvement et donc les probabilités d'émergence de protestations similaires sur d'autres thèmes, voire de propositions.

Il s'agit dans tous les cas d'un événement qui mérite que l'on s'y intéresse. Parce qu'il est né sans être suscité par les dirigeants de tout poil. Parce qu'il s'affranchit des corps intermédiaires sensés exprimer les opinions des citoyens. Parce qu'il témoigne du rejet des élus qui ne représentent plus la population (s'ils l'ont jamais représentée!).

Rappelons que l'assemblée nationale qui siège actuellement a été élue par moins de quarante pour cent des inscrits, que le parti présidentiel et son allié du MODEM n'ont pas même obtenu à cette élection 20 % des voix des inscrits, ce qui ne les empêche pas de prétendre représenter une majorité de Français. Rappelons aussi que les candidats de la France Insoumise, qui se considèrent volontiers comme les véritables représentants de ceux qui s'opposent au pouvoir, ont regroupés à peine plus de 5 % des voix lors de cette dernière élection législative. La représentativité des corps intermédiaires n'est pas meilleurs si l'on observe le mouvement syndicaliste.

Les électeurs rejettent donc largement une classe politique, une classe dirigeante qui, toutes tendances confondues, se sert davantage qu'elle ne les sert.

Dans l'histoire, un tel rejet des dirigeants a fréquemment conduit à des révolutions qui furent toujours violentes et débouchèrent généralement sur des dictatures (1789 en France et Robespierre puis Napoléon... 1917 en Russie et Lénine puis Staline... 1977 en Iran et l'ayatollah Khomeiny... les exemples sont nombreux). Les mouvements révolutionnaires ont par ailleurs été à chaque fois initiés et conduits par des minorités urbaines, intellectuelles, par de nouvelles élites qui remplacèrent les précédentes (Pour reprendre les exemples cités : les bourgeois en 1789, les communistes en 1917 et les religieux en 1977).

La mobilisation du 17 novembre en France pourrait concrétiser une possibilité ouverte par internet : donner aux gens le pouvoir de s'exprimer directement sur les problèmes qui les concernent. Il n'est même pas interdit de rêver et d'espérer que la reproduction dans l'avenir d'un tel mouvement sur d'autres thèmes évitera une révolution violente à laquelle risque fort de nous conduire l'accroissement permanent des inégalités...

Certes, l'objet de la mobilisation ne satisfait pas tous ceux qui s'opposent au pouvoir actuel et qui réclament davantage de démocratie. Cette fraction des «élites» aurait sans doute préféré un mouvement de protestation contre les ventes d'armes à l'Arabie Saoudite qui en use pour massacrer les enfants yéménites. J'aurais moi aussi préféré un tel choix.

Mais c'est tout le problème de l'expression populaire : il lui arrive de récuser les choix imposés par les soi-disant élites dirigeantes. Il en fut ainsi lors du référendum relatif à la constitution européenne. Le vote des électeurs n'ayant pas été conforme aux attentes des responsables politiques, le texte rejeté par les Français fut finalement présenté au parlement qui l'adopta... Il en fut également ainsi lors de la consultation relative à l'aéroport de Nantes. Ceux qui ne cessent de revendiquer une déconcentration des pouvoirs et un élargissement des initiatives populaires (dont nombre de lecteurs de Médiapart) balayèrent d'un revers de main le résultat du vote de centaines de milliers d'électeurs puisqu'il ne correspondait pas à leurs espoirs.

Le gouvernement, et c'est bien naturel, redoute le mouvement qui s'annonce et tente de le désamorcer. Mais d'autres voix, moins attendues, s'élèvent pour se désolidariser de la protestation qui s'exprimera le 17 novembre.

C'est d'ailleurs assez drôle d'écouter les protestations des bobos urbains qui, entre deux voyages en avion, sont bien décidés à changer les scandaleuses habitudes des ruraux qui n'ont d'autre choix que de circuler quotidiennement en voiture mais qui sont pourtant assez peu nombreux à aller en vacance à l'autre bout du monde. Et si chacun publiait son bilan carbone... annuel ? Il en est des efforts en matière d'écologie comme des impôts : chacun serait prêt à faire davantage d'efforts si celui-ci était justement réparti.

Mais au fond, les réserves, voire les oppositions de l'«élite» autoproclamée, ne révèlent-t-elles pas surtout la crainte qui s'empare des forces politiques constituées, quelles qu'elles soient : la crainte de perdre le pouvoir. Car c'est bien de cela qu'il s'agit.

 

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