Illégitime, le pouvoir macronien ? La question mérite au moins une analyse

L'analyse comparative des résultats des élections législatives et présidentielles de la cinquième république suggère que si le président Macron dispose d'un socle électoral particulièrement étroit, il est aussi légitime que ses prédécesseurs. En revanche, la légitimité de l'assemblée nationale élue en 2017 peut être contestée.

 L’opposition la plus sévère suggère ici ou là, sur un registre curieusement modéré, que le pouvoir actuel du Président Macron serait « illégitime ». Qu’en est-t-il ? Pour le dictionnaire, est illégitime « ce qui se situe hors des institutions établies par la loi ». Bien entendu, nul ne prétend que La République En Marche s’est emparée du pouvoir en violant les lois constitutionnelles. Mais chacun comprend que la « légitimité » du pouvoir ne peut se limiter au seul respect des règles électorales.

 Le gouvernement prend d’ailleurs très au sérieux ces attaques et il est particulièrement attentif à étouffer dans l’œuf toute remise en cause de sa « légitimité », ce qui suppose que la question peut au moins être posée. La « légitimité » du pouvoir actuel doit être dans un premier temps comparée à celle de ses prédécesseurs.

 Pour effectuer cette comparaison, il convient d’étudier les chiffres des résultats électoraux et de définir un indicateur de mesure de la « légitimité élargie ». Celle-ci, au-delà du respect de la règle électorale, est indiscutable si le pouvoir représente une large partie de la population française. Le pourcentage de voix obtenu par le parti vainqueur est naturellement le chiffre clé d’une élection. Mais compte tenu de l’évolution de l’abstention, il paraît plus opportun d’analyser ce résultat en pourcentage des inscrits sur les listes électorales et non en pourcentage des votants (chiffre qui efface les abstentions) ou, pire encore, en pourcentage des suffrages exprimés (chiffre qui efface les abstentions et les bulletins blancs et nuls). L’inscription sur les listes électorales des citoyens en âge de voter n’est en effet pas automatique en France. Les citoyens inscrits ont fait une démarche pour être inscrits et cette démarche témoigne d’un intérêt certain pour le politique. L’abstention et plus encore le vote blanc ou nul peuvent donc être considérés comme des choix politiques et non comme des preuves d'indifférence ou d'irresponsabilité, lesquelles auraient conduit les intéressés à négliger leur inscription. 

 Un indicateur plus pertinent encore serait le pourcentage des Français en âge de voter car nombre d’entre eux ne s’inscrivent pas sur les listes électorales mais les données manquent en ce domaine et, de plus, celui ou celle qui ne s’est pas inscrit n’a pas fait preuve du désir d’être consulté.

 Les élections présidentielles et les législatives doivent naturellement être étudiées distinctement.

 

  • Le Président Macron est-il illégitime ?

  Les résultats officiels établissent que le candidat Macron a obtenu au second tour des élections présidentielles 66,10 % des voix exprimées. Une majorité des voix… exprimées. En pourcentage des inscrits, le candidat Macron ne recueille que 43,61 % des suffrages. C'est-à-dire nettement moins que la moitié des Français qui ont fait la démarche de s’inscrire sur les listes électorales.

 Ce résultat plutôt médiocre doit être comparé à celui de ses prédécesseurs… qui n’ont guère fait mieux. La cinquième république a donné lieu à dix élections présidentielles au suffrage universel mais un seul candidat élu à obtenu au deuxième tour plus de la moitié des votes des inscrits : Jacques Chirac en 2002 avec 62,01 % … face à Jean-Marie Le Pen. Le fondateur de la V°, Charles de Gaulle, n’a lui-même obtenu que 45,26 % des voix des inscrits en 1965, ce qui en fait le « mieux élu après Chirac II ». Et avec 43,61 %, Macron fait mieux que Hollande en 2012 (39,08 %), Sarkozy en 2007 (42,68 %), Chirac en 1995 (39,43 %), Mitterrand en 1981 (43,16 %) et Pompidou en 1969 (37,51 %).

 La légitimité comparative de Macron est donc indiscutable.

 Toutefois, le Président Macron est-il « bien élu » pour autant ? Rien n’est moins certain car Macron a obtenu au second tour un résultat somme doute « normal » pour la cinquième république alors qu’il était opposé à une candidate particulière. Si Marine Le Pen a plus ou moins réussi la dédiabolisation de son parti, Emmanuel Macron n’a pas su attirer sur son nom tous ceux auxquels le Front National fait encore peur. Son score du deuxième tour (43,61 %) est ainsi très éloigné de celui auquel il est le plus comparable. Chirac a en effet obtenu 62,01 % des voix des inscrits face à Jean-Marie Le Pen et le total des abstentions, des blancs et des nuls se monte en 2017 à plus du tiers des inscrits quand il n’était que du quart en 2002.

 Enfin, chacun sait que l’électeur choisit son candidat au premier tour et élimine celui qu’il aime le moins au second tour. A cet égard, le chiffre des macronistes convaincus dès le premier tour est très mauvais (18,19 % des inscrits). Le seul président finalement élu à avoir obtenu moins de voix au premier tour est Jacques Chirac en 1995 (15,90 % mais il concourrait avec son alter ego Balladur) et en 2002 (13,75 % qu’il transformera donc au second tour en un 62,01 % des inscrits par une mobilisation massive des électeurs républicains… ce que Macron n’est justement  pas parvenu à faire). Tous les autres présidents élus ont obtenu plus de 20 % des voix des inscrits au premier tour.

 Le président Macron est donc un président aussi légitime que ses prédécesseurs de la V° mais son socle électoral est particulièrement étroit.

 

  • La majorité présidentielle de l’assemblée nationale est-elle légitime ?

 La V° république nous a accoutumés aux chambres introuvables tant le système électoral favorise le parti qui arrive en tête.

 En 2017, La République En Marche et son allié du MODEM obtiennent 350 députés sur 577, soit 60,65 % des sièges de parlementaires. Même les intéressés ne prétendent pas que 60 % des Français ont voté pour eux mais il en est ainsi avec la V° république : les majorités ne le sont vraiment qu’au parlement. Cette majorité élue en 2017 est-elle moins légitime que celles qui l’ont précédée ?

 Sans remonter au-delà de 1981, l’assemblée nationale s’est distinguée à de nombreuses reprises par des majorités parlementaires écrasantes et sans commune mesure avec le nombre des voix obtenues par le parti dominant. Citons les 66,80 % de députés PS et PC de 1981, les 81,80 % de députés RPR et UDF de 1993, les 68,97 % de députés UMP et UDF de 2002. Le système électoral de la V° république, établi pour garantir au parti le plus fort une majorité parlementaire, n’a failli qu’en 1988, lorsque François Mitterrand ne parvint pas à obtenir une majorité et qu’il dut se contenter d’un gouvernement minoritaire. Le caractère « introuvable » de l’assemblée nationale de 2017 ne peut donc pas conduire à la considérer comme moins légitime que celles qui l’ont précédée.

 Mais l’étude des résultats obtenus par le ou les partis majoritaires, en pourcentages des inscrits, est en revanche terrible pour le parti du Président Macron. LREM n’obtient au premier tour des législatives de 2017 que 13,44 % des voix des inscrits. Moins d’un Français sur sept a donc voté au premier tour pour le parti du Président tout juste élu. Et ce ne sont pas les 1,96 % de voix du Modem au premier tour qui changent la donne. Avec 15,40 %, les deux partis n’ont pas obtenu une voix sur 6. Ce résultat est le plus mauvais d’une « majorité » depuis 1981 et probablement depuis le premier jour de la V° république. Le second tour n’est pas beaucoup plus brillant puisque LREM et le Modem totalisent 18,89 % des voix des inscrits encore concernés (qui sont presque aussi nombreux que ceux du premier tour au cours duquel seuls quatre députés ont été élus).

 Si le Président Macron est donc légitime, l’étroitesse de son socle électoral (soulignée par le pourcentage étriqué de ses partisans au premier tour des élections présidentielles) est largement confirmée par les législatives.    

 Ce consternant constat est bien entendu lié à une évidence soulignée par les chiffres : la dramatique progression de l’abstention aux premiers tours des législatives. De 1981 à 1993, l’abstention au premier tour des législatives est variable et difficile à analyser puisque son taux très bas en 1986 (22 %) concerne une élection à la proportionnelle en un seul tour. En 1993 le taux d’abstention au premier tour des élections législatives est de 31 %. Il n’a cessé de croître depuis lors : 32 % en 1997, 35,5 % en 2002, 39,5 % en 2007, 42,7 % en 2012 et enfin 51,30 % en 2017. L’année 2017 est donc caractérisée par une accélération et un aboutissement d’un processus ancien qui franchit alors un cap : plus de la moitié des électeurs n’ont pas voté.

 L’étude des chiffres du second tour confirme la progression régulière de l’abstention de 1993 à  2017 et « en même temps » souligne le véritable bond de l’abstention en 2017. Le tableau est encore aggravé en additionnant les abstentions, les blancs et les nuls. Ce total, qui est d’environ 42 % en 2002 et en 2006, atteint 46 % en 2012 et il dépasse les 60 % en 2017, année du décrochage en la matière.

 Cette évolution aboutit naturellement à des « majorités » législatives de plus en plus en plus virtuelles lorsqu’on les exprime en pourcentage du corps électoral inscrit. Les « majorités » parlementaires représentaient encore plus du quart des électeurs, même au premier tour, jusqu’en 2007. Le pourcentage baisse en 2012 et s’effondre en 2017 avec un électorat de la « majorité » qui ne représente pas un électeur sur cinq.

 Peut-on pour autant parler d’illégitimité ?

 Cette question en appelle une autre : quel est le seuil en dessous duquel il est admissible de parler d’ « illégitimité » ? L’aggravation du phénomène en 2017 a peut-être franchi ce seuil : les Françaises et les Français qui n’ont voté en faveur d’aucun des candidats sont la majorité. Et par conséquent, il n’est pas stupide de prétendre que  le parlement est…  illégitime. Le débat sur la Catalogne et son référendum est à cet égard intéressant puisque nombreux sont à travers toute l’Europe les politiciens ou analystes qui  nient le résultat du référendum catalan au titre que seuls 40 % des inscrits ont voté… Cette règle non écrite est valide, chacun le pressent, mais pourquoi serait-elle restreinte au seul vote référendaire ?

 

En conclusion :

 L’analyse des chiffres ne permet guère de soutenir une illégitimité du Président Macron dont le résultat au second tour des présidentielles se situe dans la moyenne des présidents de la cinquième république. Le Président Macron ne devrait toutefois pas oublier que son socle électoral du premier tour est extrêmement étroit et que son résultat moyen au second tour peut être considéré comme médiocre au regard de l’étiquette électorale de celle qu’il avait face à lui.

 Il est en revanche tout à fait raisonnable d’affirmer l’illégitimité d’un parlement élu avec moins des 40 % des voix des inscrits et dont la majorité écrasante  n’est pas parvenue à rassembler un Français sur cinq. Cette illégitimité concerne au demeurant le parlement dans toutes ses composantes. Ainsi, si LREM ne peut prétendre comme elle le fait qu’une « majorité de Français » a accepté par son vote toutes les mesures inscrites dans le programme de ce parti – c’est une contre-vérité, nous l’avons vu -  l’opposition ne peut pas davantage prétendre représenter des électeurs qui furent encore moins nombreux à lui accorder leur confiance. Pour mémoire, rappelons que les Républicains ont obtenu les voix de respectivement 7, 5 % et 8, 54 % des inscrits aux deux tours des législatives. Ces chiffres sont de 1,44 % et 1,17 % pour l’Union des Démocrates et Indépendants, de 6,29 % et 3,36 % pour le Front National et de 5,25 % et 1,87 % pour La France Insoumise.

Cette dernière remarque explique peut-être pourquoi nul ne pousse trop loin ce procès en illégitimité dont la logique n’est reprise avec véhémence qu’aux dépends des Catalans… 

 

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