Et si on parlait d'autre chose que de la chloroquine ?

Le stérile débat sur la chloroquine et l'HCQ détourne l'attention des Français des véritables questions qui se posent et dont la moindre n'est pas de savoir quelle société faudrait-il reconstruire au lendemain de la déconfiture.

Je suis médecin, spécialiste en santé publique, titulaire d'un diplôme d'épidémiologie (américain hélas mais j'espère que ce n'est pas trop grave) et je lis depuis le mois de mars, à raison de plusieurs heures par jour, tout ce qui se publie sur le COVID-19 dans les revues médicales de qualité (toutes en anglais, je le crains). Bon, bref, autant de raisons pour ne pas vous dire ce que je pense de l'HCQ car le débat national qui enflamme les réseaux sociaux ici ou aux USA n'est en vérité plus du tout scientifique. Je lis (assez vite je dois dire parce que je n'ai plus trop de temps) des billets qui décortiquent un tableau ou quelques lignes d'une publication scientifique pour démontrer ceci ou cela en faveur ou en défaveur du produit dont il est question dans la publication. Le problème, c'est que très souvent l'auteur du billet, s'il a lu l'article, savait déjà ce qu'il en pensait avant de commencer sa lecture. Il était pour ou il était contre le produit dont il est question (HCQ ou Remdesivir ou autre) avant de commencer sa lecture et il a parcouru le texte en recherchant un élément susceptible de conforter son opinion. Cela aboutit parfois à des contresens scientifiques amusants mais c'est surtout une attitude parfaitement contraire à celle qui doit être suivie. J'imagine que les juristes pourraient parler d'instruction à charge ou à décharge... Tout sauf une instruction.

Assez curieusement, ceux qui sont en France pour l'HCQ encensent le professeur Raoult dont ils pensent qu'il est un leader anti-système prêt à en découdre avec les multinationales mais ils détestent souvent Donald Trump. Lequel adore pourtant lui aussi l'HCQ et est considéré par nombre d'Américains comme le leader anti-establishment aux USA. J'aimerais avoir l'avis de psychologues, de sociologues, d'ethnologues ou d'autres spécialistes du sujet sur ces phénomènes à la fois parallèles et opposés mais bon, là n'est pas mon propos.

Mon propos, c'est de dire que cette véritable guerre civile (certes jusqu'à aujourd'hui limitée aux invectives) qui se déroule entre Français séparés en deux camps haineux par une molécule est une stupidité qui détourne bien du monde de sujets beaucoup plus importants : quid des caractéristiques de la transmission du virus qui dépendent étroitement des comportements humains et auxquelles bien peu de recherches sont consacrées (contre 800 essais cliniques en cours sur des molécules diverses) ? Quid de l'organisation sanitaire qui a abouti au désastre ? Quid de cette société qui ghettoïse ses aînés dans des institutions qui comptent pour près de la moitié des morts ? Quid des restrictions de liberté qui perdurent ? Quid de la justification d'une limite de déplacement de 100 km qui ne tient aucun compte de la situation épidémiologique des régions ? Quid de l'infantilisation massive des citoyens de ce pays ? Quid de la lâcheté d'un parlement qui s'est dépourvu volontairement de tout contrôle du pouvoir ? Quid des conditions dans lesquelles doivent être soutenues avec l'argent des contribuables les multinationales championnes de l'optimisation fiscale ? Quid de la société à venir qui ne devrait peut-être pas être tout à fait la même que celle d'hier ? Cette liste n'est pas exhaustive...

Les Français adorent les débats qui leur rappellent l'affaire Dreyfus et c'est tout à leur honneur de s'être déchirés jadis sur cette injustice qui révélait un antisémitisme féroce enraciné dans la société européenne. Mais l'HCQ n'est pas l'affaire Dreyfus et aucun camp ne convaincra l'autre. Alors, si les citoyens de ce pays renonçaient pour une fois à leur appétence du débat pour le débat et s'ils laissaient les spécialistes en débattre pour ce concentrer, eux, sur les sujets les plus importants ?

En fait, le débat stérile sur l'HCQ doit, j'imagine, satisfaire le gouvernement de ce pays car tant que les gens sont focalisés sur ce point ils ne s'occupent pas des choses essentielles.

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