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Billet de blog 31 mars 2021

Covid-19 - Ivermectine : la guerre souterraine

Les autorités sanitaires européennes et mondiales viennent de déconseiller l'ivermectine face au Covid-19. Ces décisions interviennent alors que s'affrontent des positions scientifiques adverses.

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Si l’on s’en tient à ce que les grands médias rapportent à propos de l’ivermectine face au Covid-19, on en a probablement une idée assez simple, qui doit se résumer à « ça a été testé et ça ne marche pas ». En effet, excepté aux mois d’avril et mai 2020, quand quelques articles parlaient de « piste à explorer », les articles consacrés à l’ivermectine ces derniers mois sont pour l’essentiel des démentis, s’attachant à contredire une partie de ce qui circule sur les réseaux sociaux.

Peu d'écho en France

Ainsi, on a vu quelque titres sans équivoque :

Le 19 décembre 2020, 20minutes : « Non, l’ivermectine n’est pas un médicament "très efficace" contre la maladie »

Le 23 décembre 2020, un CheckNews de Libération : « L’ivermectine a-t-elle fait ses preuves contre le Covid-19 ? », avec en premier intertitre : « Un modèle expérimental qui montre ses limites »

Le 13 janvier 2021, AFP factuel : « L’efficacité de l’ivermectine dans le traitement du coronavirus n’est pas scientifiquement démontrée »

Le 11 février 2021, Prescrire : « Covid-19 et ivermectine : beaucoup d'essais, peu de résultats et pas de preuve d'efficacité clinique »

Et depuis peu, c’est une étude publiée par le Journal of the American Medical Association (JAMA) qui se trouve largement relayée, et souvent présentée comme démontrant l’inefficacité de l’ivermectine.

Par exemple, the Conversation mène une interview avec Dominique Costagliola, reprise par France Info, ou par Sud Ouest, qui s’appuie à la fois sur Prescrire et sur l’étude du JAMA pour conclure que l’ivermectine ne marche pas.

De même, Futura-Santé titre « Ivermectine et Covid-19 : un essai nouvel randomisé négatif. »

Ainsi, pour la majeure part d’entre nous, on aura reçu une réponse parfaitement claire sur l’ivermectine avant de se poser la question.

Et pourtant…

Intensification de l'activité scientifique...

Si l’on creuse pour aller chercher les informations à la source — c’est-à-dire dans les études scientifiques elles-mêmes — et que l’on s’intéresse à la façon dont ces informations sont traitées dans les réseaux sociaux et dans les médias, aux débats qu’elles suscitent et aux événements qu’elles déclenchent, c’est une histoire bien plus mouvementée, surprenante et tragique qui se dessine, avec des phénomènes rarement observés dans le monde scientifique et médiatique.

Dans les publications scientifiques, l’ivermectine a d’abord été évoquée face au Covid au mois d’avril 2020, par l’étude in vitro de Caly et al., qui montrait que dans des cultures cellulaires expérimentales, l’ivermectine conduisait à la diminution rapide et importante du virus. A cette époque, les médias s’en sont un peu fait l’écho, avec plus ou moins d’enthousiasme.

Pendant plusieurs mois, on n’en a plus entendu parler. Quelques études scientifiques portant sur très peu de cas sont sorties en « preprint » (avant d’être revues par les pairs, donc sans publication officielle), et sans susciter une grande attention.

Puis à partir de juillet, des études plus significatives ont commencé à sortir, et à peu à peu s’accumuler, avec une constante : qu’elles soient en preprint ou peer-reviewed, qu’elles soient statistiquement significatives ou pas, qu’elles aient testé l’ivermectine en phase précoce ou tardive du Covid-19, voire en prévention, que l’ivermectine soit testée seule ou associée à d’autres molécules, les dizaines d'études, répertoriées sur ce site, mesuraient toutes un effet bénéfique des traitements incluant l’ivermectine.

Dans quelques pays ou régions, sur recommandation officielle ou de façon spontanée, les populations ont commencé à avoir recours à l’ivermectine contre le Covid-19, sans que l’on en entende particulièrement parler.

Pourtant, ici et là, de façon peu visible, des combats commencent à se jouer.

... mais aussi politique et juridique

Au Mexique, les états adoptent des politiques diverses, voire opposées : certains adoptent officiellement un traitement ambulatoire précoce (TAP) à base d'ivermectine et d'azithromycine, d'autres, au diapason du gouvernement fédéral, maintiennent qu'il n'existe pas de traitement.

Au Portugal, le débat s'intensifie entre médecins.

En France, un collectif de patient saisit le Tribunal Administratif de Paris en novembre 2020 en espérant obliger l’ANSM à étudier la question d’une Recommandation Temporaire d’Utilisation (RTU) en faveur de l’ivermectine. En vain.

Une nouvelle saisine est déposée auprès du Conseil d’État, dans le même but, et en janvier, sans attendre la décision du Conseil d’État, l’ANSM s’autosaisit du dossier ivermectine, promettant d’étudier rapidement la pertinence d’une RTU.

Entre temps, un collectif international de médecins chercheurs, la FLCCC Alliance se penche sur les diverses études scientifiques publiées, et arrive à la conclusion que, si aucune des études ne donne à elle seule une preuve indiscutable de l’efficacité de l’ivermectine contre le Covid-19, l’ensemble des études et l'analyse des données qu’elles ont collectées ne laissent plus de doute : selon eux, l’ivermectine est très efficace, notamment en prophylaxie (prévention) et en traitement précoce. Cette certitude est renforcée par l'étude épidémiologique de Juan Chamie menée sur les pays, régions ou ville, qui encouragent ou entravent le recours à l'ivermectine.

Un des membres du collectif, le réanimateur Pierre Kory, est auditionné par une commission du Sénat des USA, où il plaide pour l’autorisation urgente de ce médicament dans le cadre du Covid-19.

En décembre, Andrew Hill est mandaté par l’OMS (via Unitaid) pour mener une méta-analyse, prenant uniquement en compte les essais contrôlés randomisés déjà disponibles. Au 16 décembre 2020, ce travail fait sur les 11 essais déjà disponibles, il conclut à une apparente efficacité de l’ivermectine (83 % de réduction de la mortalité, de façon statistiquement significative), mais il reste prudent : au 20 janvier 2021, il souhaite encore attendre les résultats de quelques autres études en cours, au cas où elle contrediraient les résultats déjà collectés, et suggère, en attendant, le principe d’une « prescription à vos risques » (comme pour les vaccins.)

A peu près à la même époque, une spécialiste en méta-analyses qui a l’habitude de travailler pour l’OMS, Tess Lawrie, alertée par la vidéo de Kory au Sénat, mène une contre-expertise selon ses propres méthodes rigoureuses, et aboutit à la même conclusion que Kory, avec plus de certitude que Hill : selon elle, il ne fait plus de doute que l’ivermectine a d’importants effets bénéfiques, et ne présente pas de danger.

La revue des études sur l’ivermectine, menée par Pierre Kory et al., est acceptée dans Frontiers of Pharmacology le 13 janvier, après validation par les pairs.

Ajoutons que se multiplient les décisions d’autorités sanitaires recommandant l’ivermectine : depuis décembre 2020, la Sécurité Sociale mexicaine et la ville de Mexico, suivi en janvier de plusieurs états mexicains, incluent l’ivermectine dans leurs préconisations. Au Japon, le Président de l’Association Médicale de Tokyo conseille aux médecins de ville de prescrire l’ivermectine contre le Covid-19 ; en Afrique du Sud, un processus de légalisation est enclenché. En Europe, la République Tchèque, la Slovaquie, la Macédoine ou la Bulgarie (qui en autorise la vente libre) adoptent l’ivermectine face au Covid-19

On peut penser, à cette période, que l’ivermectine (seul ou en combinaison avec d’autres molécules) est en passe d’être largement reconnu comme un traitement face au Covid-19.

Mais ce n’est pas le cas.

Contre-offensive

Ce qui peut ressembler à une offensive contre l’ivermectine se met en place à différents niveaux :

Le laboratoire Merck, qui était le premier producteur d’ivermectine et qui en détenait le brevet avant que la molécule ne tombe dans le domaine public, publie un communiqué mettant en doute sa sécurité

Début février, Youtube supprime la vidéo de l’audition de Kory face au Sénat américain. (Elle reste accessible sur d'autres plateformes.)

De façon assez inédite, la revue de Kory et al., bien que validée par les pairs, est refusée par le rédacteur en chef de Frontiers of Pharmacology. [Ajouté le 10 mai 2021 : ce refus de publication a provoqué la démission de 4 rédacteurs de Frontiers] (Après quelques semaines, c’est finalement l’American Journal of Therapeutics qui l’accepte et la publie après nouvelle validation par d'autres pairs.)

En France, la série d’articles mentionnés plus haut, visant à démentir l’efficacité de l’ivermectine, se succèdent dans les médias.

L’un des premiers articles en question, publié le 19 décembre, donne la parole à M. Molimard, pharmacologue et pneumologue, et à D. Costagliola, directrice de recherche à l’INSERM, qui insistent sur le fait que ce n’est pas parce que ça marche in vitro que ça marche chez l’homme. Et qui concluent que « la piste de l’ivermectine n’a pas à être priorisée ». De fait, aucun essai n’est menée en France sur l’ivermectine.

Le Dr Maudrux, qui depuis plusieurs mois documente et vulgarise sur un blog les éléments scientifiques autour de l’ivermectine, et milite pour son adoption large, est poliment prié de fermer son blog par le média qui l’héberge. (Il ouvrira un nouveau blog.)

Sur les réseaux sociaux, des « vulgarisateurs scientifiques » présentent les informations favorables à l’ivermectine sont des « fake news ».

Une étude de López-Molina et al., publiée dans le JAMA conclut à une absence d’effet significatif, et fait immédiatement l’objet de plusieurs critiques de la part d’autres chercheurs (cliquer sur « Comment » sur la partie droite de la page de l’étude pour lire quelques critiques.) L’étude est largement citée dans les médias français et interprétée comme démontrant l’inefficacité de l’ivermectine.

AFP-factuel, Precrire, mais aussi l’INSERM, publient des articles ne reconnaissant aucune efficacité à l’ivermectine.

Le Dr Maudrux argumente point par point dans plusieurs articles, ainsi que d’autres blogueurs.

La méta-analyse d’Andrew Hill conclut finalement que les données déjà disponibles ne « constituent pas une base de données suffisamment solide pour justifier l’utilisation ou l’approbation réglementaire de l’ivermectine ». Selon Tess Lawrie, qui s’est entretenue avec lui, cette conclusion lui a été imposée par Unitaid, le commanditaire de la méta-analyse (voir à partir de 9’06"). Sans affirmer que ce soit l’origine des pressions, elle a entendu M. Hill évoquer des discussions avec D. Costagliola. Sur Twitter, les échanges se font acérés.

La méta-analyse de Tess Lawrie, qui devait être publiée dans la prestigieuse Cochrane Library, n’y a plus été acceptée (voir à partir de 5’20").

Le Pr Babalola, coauteur d’un essai contrôlé randomisé mené au Nigeria, où l’ivermectine est largement utilisé, rapporte, au cours d’une interview sur son expérience avec l’ivermectine, que le laboratoire Merck a tenté d’amener le Ministre de la Santé du Nigeria à se positionner contre l’ivermectine (voir à partir de 27’30").

Conclusion

?

L’histoire récente s’est accélérée :

Le 22 mars, l’Agence Européenne des Médicaments (EMA) a émis un avis négatif sur l’utilisation de l’ivermectine contre le Covid.

Le 30 mars, l’OMS considère qu’il n’y a pas de preuves suffisantes pour recommander l’ivermectine, et qu’en prescrire conduirait les patients à une confiance exagérée dans leur immunité.

En France, l’ANSM devait faire connaître sa décision sur une RTU avant fin mars...

Dans l’hypothèse probable d’un refus de RTU, le public peu familier des débats scientifiques et de leurs ramifications sur divers sites Web, aura sans doute l’impression d’une tranquille logique, loin de se douter des forces contraires qui s’affrontent depuis des mois.

[Ajouts du 12 mai 2021]

Aux USA, un journaliste, Peter Yim, soupçonne les National Institutes of Health (NIH) d'avoir publié des recommandations défavorables à l'ivermectine sans faire voter son panel d'experts, comme ils auraient dû le faire. Il a saisi un juge pour tenter d'obtenir l'information.

Aux USA également, le Dr Peter McCullough pointe des décisions prises ici et là dans le monde sur les traitements sans justifications médicales.

En France, le Dr Maudrux remarque que l'Agence Nationale de Sécurité du Médicament (ANSM) n'a pas respecté la loi sur la transparence de ses prises de décisions (censée éviter les conflits d'intérêts) à l'occasion de son refus d'une RTU pour l'ivermectine. Un recours est adressé auprès du Ministre de la Santé.

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