Chômage : ne changeons pas une tactique qui perd !

Dans Les Echos du 30 mars dernier, un collectif économistes, au nombre desquels figure notre nouveau « prix Nobel d’économie » Jean Tirole, nous livre ses recommandations en matière de lutte contre le chômage.

Dans Les Echos du 30 mars dernier, un collectif économistes, au nombre desquels figure notre nouveau « prix Nobel d’économie » Jean Tirole, nous livre ses recommandations en matière de lutte contre le chômage. Partant du constat, bien réel, que le chômage de masse pèse sur l’économie française depuis une trentaine d’années, ce groupe de brillants chercheurs conclut qu’il est indispensable d’entreprendre une « réforme profonde du marché du travail » et appelle à un « Jobs Act à la française », emboitant ainsi le pas à Manuel Valls et Emmanuel Macron. Le caractère novateur des mesures proposées laisse rêveur. Il s’agit, par exemple, d’« améliorer l’efficacité de l’assurance-chômage en instituant une modulation des cotisations des entreprises à l’assurance-chômage selon la logique de bonus-malus, et en encourageant les demandeurs d’emploi qui le peuvent à sortir au plus vite du chômage ». Un étudiant de première année d’Économie à l’université reconnaîtra aisément les préceptes de la théorie libérale du marché du travail pour qui entreprises et ménages négocient « librement » les contrats de travail afin d’atteindre un équilibre satisfaisant les deux parties. Ceux qui ne travaillent pas l’ont donc décidé en conscience car ils considèrent les conditions contractuelles insuffisamment incitatives et préfèrent donc se retirer du marché du travail afin de profiter des allocations chômage et autres minima sociaux, un mythe qui a réussi à pervertir les esprits. D’où les propositions récurrentes du patronat et des économistes libéraux consistant à inciter les demandeurs d’emploi à « sortir du chômage », le meilleur moyen étant pour ces esprits éclairés de réduire le niveau des allocations chômage et/ou la durée d’indemnisation. Le procédé est connu et consiste à faire de la victime la responsable de son sort. Notons toutefois la convergence de vue avec le ministre du travail, François Rebsamen, qui nous rappelait il y a peu que « le contrat de travail n'impose pas toujours un rapport de subordination entre employeur et salarié : il est signé par deux personnes libres qui s'engagent mutuellement ». S’il n’y a pas de lien de subordination dans l’entreprise, pourquoi un salarié n’est-il pas libre d’organiser son temps de travail comme il le veut à l’intérieur du cadre fixé par la loi ? Pourquoi ne peut-il choisir librement ses dates de congés sans en référer à son employeur ? N’en déplaise à ces éminents spécialistes, le lien de subordination est bien le fondement de l’entreprise capitaliste et le code du travail est là pour éviter, autant que possible, les abus de pouvoir de la part des entreprises.

Très cohérents avec leurs orientations réactionnaires maquillées en réformes progressistes, ces thuriféraires de la doxa libérale considèrent que la loi Macron ne va pas assez loin en matière de « simplification » du contrat de travail. Il est indispensable pour eux d’autoriser les entreprises à licencier afin d’améliorer leur compétitivité (et non plus simplement pour la protéger) et de laisser à la seule appréciation de l’employeur le bien fondé d’un licenciement économique, tout en l’exonérant de l’obligation de reclassement qui devrait dorénavant être supportée par la collectivité. Et, faut-il le préciser, il convient bien évidemment d’«accélérer la baisse du coût du travail au niveau des bas salaires ».

Sous couvert de changements « ambitieux », ce collectif d’économistes réhabilite en fait la lutte des classes en se positionnant du coté des capitalistes du MEDEF, visant à un renforcement du pouvoir des (grandes) entreprises et une précarisation croissante des ménages, ce que les attaques en règle contre le CDI confirment aujourd’hui.

Une telle approche omet toutefois un élément de taille. Si le travail est un coût pour les entreprises, il est un revenu pour les ménages. En mettant en avant la baisse des coûts salariaux et la « simplification » des règles, ils considèrent que les problèmes de l’économie française sont à chercher uniquement du coté de l’offre, d’où cet aveuglement à ne penser qu’en termes de compétitivité-prix des entreprises. Or, les entreprises n’embaucheront et n’investiront que si leurs carnets de commandes se remplissent. Réduire le pouvoir d’achat des ménages est donc le meilleur moyen d’aggraver la crise. Il est plus que temps de comprendre que le salaire n’est pas l’ennemi de l’emploi, bien au contraire, et que la protection des salariés n’est pas une « rigidité » mais la source d’une plus grande stabilité, donc d’une plus grande prospérité.

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