Dette étudiante et marchandisation des études

Tandis que nous sommes toujours éclaboussés par les conséquences de l’éclatement de la bulle immobilière (la désormais célèbre crise des subprime), une note de la Banque de France[1] nous signale que de nombreux risques pèsent sur le marché du crédit étudiant aux États-Unis. Nous y apprenons en effet qu’en 2012, 70% des étudiants diplômés avaient contracté ce type de crédit.

Tandis que nous sommes toujours éclaboussés par les conséquences de l’éclatement de la bulle immobilière (la désormais célèbre crise des subprime), une note de la Banque de France[1] nous signale que de nombreux risques pèsent sur le marché du crédit étudiant aux États-Unis. Nous y apprenons en effet qu’en 2012, 70% des étudiants diplômés avaient contracté ce type de crédit. Au total, 40 millions d’Américains ont un prêt étudiant, qui s’élève en moyenne à 30000 dollars. L’encours total de ces prêts atteint 1100 milliards de dollars début 2014. Le fait que 85% de ceux-ci sont des prêts fédéraux à taux d’intérêt fixe et garantis par l’État amène l’auteur de cette note à conclure que, s’il existe bel et bien un risque pour les finances publiques en raison d’un nombre croissant de défauts, la faible titrisation de ces prêts (l’encours de la dette étudiante titrisée est de 225 milliards de dollars en 2014 tandis que celui des subprime au moment de l’éclatement de la bulle immobilière était de 1300 milliards de dollars en 2007) fait que la dette étudiante ne constitue pas un risque du même ordre que les prêts subprime.

Les raisons de s’inquiéter sont pourtant nombreuses. En période d’augmentation du chômage, l’entrée sur le marché du travail est retardée et l’on prolonge souvent ses études afin d’accroître ses chances de décrocher un emploi conforme à ses attentes. Or, les droits d’inscription dans les universités américaines ont augmenté de près de 30% entre 2006 et 2012 afin de compenser la chute de 85% des revenus financiers des universités sur la même période (qui correspondent aux revenus du patrimoine mobilier des fondations) et le désengagement des États, autant de dommages collatéraux de la crise des subprime. Aujourd’hui, le risque de faillite de certaines universités n’est d’ailleurs pas à exclure.

L’accroissement du chômage et l’augmentation des droits d’inscription conduisent inévitablement à la hausse du crédit étudiant qui, à son tour, impacte négativement la consommation (celle des étudiants car les remboursements grèvent largement leur budget, mais aussi celle de leur famille car les étudiants endettés restent plus longtemps chez leurs parents). En outre, avec un système de retraite par capitalisation, les jeunes actifs américains ont également plus de mal à épargner en vue de leur retraite.

Il n’est donc pas étonnant de constater que les défauts de paiement ont plus que doublé depuis 2008. En effet, près de 30% des titulaires de prêts étudiants accusent un retard de paiement de plus de 30 jours en 2014. Dès lors que la situation sur le marché de l’emploi se dégrade et que les salaires sont revus à la baisse, le crédit étudiant devient une bombe à retardement.

Afin d’enrayer cette spirale négative, le Président Obama a décidé en juin 2014 d’étendre le programme d’aide au remboursement des prêts étudiants (programme pay as you earn) afin de permettre aux jeunes diplômés de plafonner à 10% de leur revenu mensuel le remboursement de leurs prêts étudiants fédéraux. Si une telle mesure peut redonner un peu d’air à court terme, elle contraint toutefois les jeunes diplômés à demeurer endettés sur une longue période. On constate d’ailleurs que la dette étudiante des 65 ans et plus — qui a en grande partie servi à financer leurs propres études et non celles de leurs enfants ou petits-enfants — a atteint en 2013 quelque 18,2 milliards de dollars, contre 2,8 milliards en 2005. Et dans plus de la moitié des cas, les individus de plus de 75 ans font défaut sur le remboursement de leur prêt, c'est-à-dire qu'ils n'ont pas effectué de paiement depuis au moins 9 mois[2] ! Le fait que le risque de défaut soit principalement supporté par le gouvernement (le montant total de la garantie fédérale sur la dette étudiante avoisine les 950 milliards de dollars, soit 6% du PIB) fait de surcroît planer une épée de Damoclès sur le budget fédéral. L’avenir ne s’annonce pas sous les meilleurs auspices pour la jeunesse américaine.

La situation semble plus saine en France où l’encours de la dette étudiante ne représente que 3 milliards d’euros en 2013 — soit environ 3,7 milliards dollars — et ne concerne que 12,5% des étudiants (c’est tout de même 4,5 points de plus qu’en 2008 où ils n’étaient que 8%). Mais il convient de se méfier des apparences car, si l’endettement des étudiants est beaucoup moins élevé qu’aux États-Unis, il n’en demeure pas moins croissant tandis que la précarité ne cesse de gagner du terrain. En effet, un étudiant sur deux a une activité salariée. Signe que la situation se dégrade, 30% des étudiants salariés ont un travail à temps plein en 2014, contre 18,5% en 2006[3]. Et parmi les étudiants salariés, 51% d’entre eux considèrent aujourd’hui cette activité comme indispensable à la poursuite de leurs études (contre 40% en 2008). Inutile de dire que les conditions d’étude se trouvent nettement dégradées dans ce cas.

Pourtant, le gouvernement qui avait fait de la jeunesse sa priorité entérine son désengagement progressif de l’enseignement supérieur et de la recherche en même temps qu’il instaure une concurrence accrue entre les universités qui doivent désormais se faire une place sur le « marché » étudiant. Le service public laisse ainsi la place à une éducation-marchandise dont les étudiants sont sommés de prendre à leur charge une part de plus en plus importante du coût de leur formation. Nul doute que dans cette vision libérale de l’enseignement supérieur le « verrou » des droits d’inscription sautera à plus ou moins brève échéance au nom de la « liberté », de la « compétitivité » ou encore de la « qualité de la formation »…

                François Delapierre résume très bien la situation : « cette marchandisation conduit à inverser la dimension émancipatrice des études. Un jeune formé gratuitement par le système public contracte une dette vis-à-vis de son pays, qu’il « rembourse » librement en se montrant soucieux de l’intérêt général. Ses études doivent donc lui permettre d’élargir sa compréhension de celui-ci. C’est l’inverse de la dette que contracte auprès d’une banque l’étudiant client d’un système marchandisé. Cette dette-là l’enchaîne à la finance dès son entrée dans la vie adulte. Il s’en libère en gagnant de l’argent le plus vite possible sans égard pour son pays. Et donc en étant un rouage efficace et docile du système »[4].

 


[1] Céline Mistretta-Belna, « L’accroissement de la dette étudiante aux États-Unis, source de fragilité économique ? », Bulletin de la Banque de France N° 197, 3e trimestre 2014.

[2] Les Echos, 13 septembre 2014.

[3] Enquête 2014 sur le coût de la vie étudiante réalisée par l’Unef.

[4] L’Humanité Dimanche, 11 juillet 2013. Voir le livre de François Delapierre, La bombe de la dette étudiante, Bruno Leprince.

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