L’université au temps du COVID-19 et l’illusion de l’évaluation

Le gouvernement, dans son Ordonnance du 27 mars 2020 relative à l’organisation des examens et concours pendant la crise sanitaire préfère se défausser sur les universités qui sont incitées à « innover » afin de pouvoir délivrer leurs diplômes. Plaidoyer contre l'organisation d'examens en ligne dans les universités.

            Depuis la fermeture de l’ensemble des établissements scolaires le 16 mars dernier, le mot d’ordre est le « suivi pédagogique ». Au sein des universités, cela s’organise de manière assez désordonnée, mais peut-il en être autrement dans cette période totalement inédite ? Les collègues enseignants et enseignants-chercheurs montrent un réel dévouement, appuyés en cela par les personnels administratifs qui, depuis leur domicile, font face comme ils le peuvent.

            Nous tentons donc de maintenir le lien avec nos étudiants afin de les soutenir dans ce moment où nombre d’entre eux subissent l’isolement (qui peut engendrer une fragilité psychologique accrue, des déprimes, etc.), rencontrent des difficultés matérielles et/ou financières (notamment les étudiants travaillant pour financer leurs études et qui voient leurs revenus fortement diminuer), que ce soit pour se nourrir[1] ou tout simplement étudier car ils n’ont pas ou difficilement accès à un ordinateur, à une connexion internet, ou ne disposent tout simplement pas d’un lieu pour pouvoir étudier aussi sereinement que possible, autant de choses pourtant indispensables si l’on veut assurer une continuité pédagogique minimale. Certes, et fort heureusement, tous ne vivent pas de telles situations. Mais, précisément, cette période exceptionnelle renforce les inégalités et jette une lumière crue sur les situations les plus précaires. Il convient dès lors d’être très clair, le discours lénifiant sur la continuité pédagogique – qui sous-entend que nous pourrions assurer à peu près correctement nos missions d’enseignement et d’évaluation grâce aux outils numériques – masque une réalité bien différente : nous n’assurons pas une continuité pédagogique, nous tentons au contraire de limiter les effets de la rupture pédagogique que nous vivons.

            Alors bien sûr, des cours en ligne se mettent en place, des vidéos de cours sont enregistrées et mises à disposition des étudiants, des travaux sont demandés, etc. Il n’est bien évidemment pas question de critiquer cela et chacun tente de faire comme il peut dans cette période tout à fait exceptionnelle, tandis que le ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation est aux abonnés absents.

            La période étant exceptionnelle, on aurait pu imaginer que notre ministre de tutelle prenne des décisions elles-mêmes exceptionnelles. Comme il semble tout à fait improbable que les universités puissent à nouveau accueillir leurs étudiants avant le mois de juillet et ne seront donc pas en mesure d’organiser les sessions d’examen en présentiel, il n’aurait pas été incongru de réfléchir à la possibilité de décaler le calendrier universitaire. Ainsi, afin de ne pas pénaliser les étudiants qui doivent travailler l’été, nous aurions pu décider d’organiser les examens en septembre, quitte à décaler la rentrée universitaire en octobre.

            Le gouvernement, dans son Ordonnance du 27 mars 2020 relative à l’organisation des examens et concours pendant la crise sanitaire née de l’épidémie de covid-19[2], préfère se défausser sur les universités qui sont donc incitées à « innover » afin de pouvoir délivrer leurs diplômes avant la fin du mois de juillet. Pour ce faire, l’article 2 de cette ordonnance permet d’adapter les modalités d’évaluation et ouvre la voie à l’organisation d’examens à distance : « S’agissant des épreuves des examens ou concours, ces adaptations peuvent porter, dans le respect du principe d’égalité de traitement des candidats, sur leur nature, leur nombre, leur contenu, leur coefficient ou leurs conditions d’organisation, qui peut notamment s’effectuer de manière dématérialisée ».

            C’est donc dans cette voie que nombre d’universités s’engagent. La continuité pédagogique, qui devrait consister à être à l’écoute de nos étudiants, à répondre à leurs questions et leurs angoisses, et surtout, en ce moment où le temps s’est considérablement ralenti, à les amener à réfléchir sur les grands enjeux de notre temps[3], laisse place à l’organisation d’une évaluation à tout prix, montrant que nombre de collègues sont imprégnés, consciemment ou non, d’une vision purement utilitariste des études.

            C’est ainsi qu’est en train de se mettre en place une machine infernale consistant à trouver les « meilleures solutions » pour évaluer les étudiants à distance. Chacun rivalise d’ingéniosité, vante les possibilités infinies que nous offrent les outils numériques pour éviter la fraude – comme l’utilisation de logiciels limitant l’accès des étudiants à certaines fonctionnalités d’internet ou permettant de contrôler la webcam desdits étudiants (non, nous ne sommes pas en Chine !) – ou pour construire des questionnaires à choix multiples (QCM) qui deviennent aujourd’hui l’alpha et l’oméga de l’évaluation. Ainsi, nous sauverions la face, nous aurions des notes à fournir aux étudiants, nos diplômes ne seraient pas dévalorisés – ce qui est la grande crainte de nos instances dirigeantes.

            Comment peut-on croire un seul instant à une telle fable ? La multiplication de QCM, d’une durée limitée à 30 ou 45 minutes en laissant aux étudiants une minute pour répondre à chaque question, proposition qui a été faite dans mon université par exemple, est la négation même de ce que l’on attend des étudiants, à savoir produire une réflexion critique et argumentée. Avec de telles épreuves, ce sont bien des diplômes dévalorisés que nous allons délivrer. Ne parlons même pas de fraude et de plagiat qui, quoiqu’on en dise, seront très répandus – les étudiants ont tous des téléphones et communiquent très rapidement entre eux.

            L’évaluation à distance pose aussi des problèmes d’ordre juridique puisque l'article D 611-12 du code de l'éducation dispose que « la validation des enseignements contrôlée par des épreuves organisées à distance sous forme numérique, doit être garantie par la vérification que le candidat dispose des moyens techniques lui permettant le passage effectif des épreuves ». Cette vérification étant impossible dans l'état actuel des choses, organiser des examens à distance entre en contradiction avec la réglementation en vigueur et ouvre le voie à de multiples recours de la part d’étudiants insatisfaits.

            Mais là n’est même pas le plus grave. Car, s’entêter à vouloir organiser des examens à distance dans la période actuelle, c’est faire comme si 10 à 20% de nos étudiants – d’après les résultats d’enquêtes menées par des universités auprès de leurs étudiants[4] – n’étaient pas dans une situation de précarité importante, qu’elle soit matérielle ou psychologique, et que chacun pouvait travailler « normalement » ses cours. Ces examens à distance, non seulement violent les principes élémentaires d’égalité entre les étudiants, mais exacerbent les inégalités sociales déjà importantes. Notre devoir, dans cette période, est de soutenir et de protéger nos étudiants, non de les soumettre à des évaluations et de les maintenir dans une situation de stress.

            Au moment, où Jean-Michel Blanquer fait enfin preuve de sagesse en décidant que le bac serait attribué cette année à partir du seul contrôle continu, il serait pour le moins incongru que les universités s’entêtent à organiser des examens qui n’en auront que le nom. En temps de crise, il convient d’avoir des règles simples et facilement compréhensibles – quand bien même il faudrait parfois les adapter en raison des spécificités de telle ou telle formation –, plutôt que de renvoyer à la responsabilité individuelle des universités et des enseignants comme le gouvernement actuel, fidèle à sa logique libérale, tente de le faire.

            Un gouvernement responsable demanderait donc à la ministre en charge de l’Enseignement supérieur de suspendre la première session d’examens du semestre 2 (en attendant de statuer sur la façon dont pourrait se dérouler la session de rattrapage). Des alternatives, imparfaites certes, mais moins injustes que ces examens à distance, existent. On peut imaginer que le semestre 2 soit validé pour tous les étudiants, ou le neutraliser totalement et délibérer sur l’année à partir des seuls résultats du semestre 1. Une variante consisterait à ne retenir, au semestre 2, que les notes obtenues en contrôle continu. Dans cet esprit, d’autres solutions peuvent bien sûr être imaginées[5].

            Heureusement, certains collègues s’opposent à cette mascarade de l’évaluation à distance[6]. Puisse la ministre entendre cet appel à la raison et faire elle-même entendre raison à ceux qui se sont laissés aveuglés par le mirage de l’évaluation à distance.

 

 

[1] « Etudiants confinés : «Certains confient ne pas avoir mangé depuis deux ou trois jours» », Libération, 7 avril 2020, https://www.liberation.fr/france/2020/04/07/etudiants-confines-certains-confient-ne-pas-avoir-mange-depuis-deux-ou-trois-jours_1784519?xtor=EREC-26&actId=ebwp0YMB8s1_OGEGSsDRkNUcvuQDVN7a57ET3fWtrS_Vcsa0pdgVf__hIF4lralg&actCampaignType=CAMPAIGN_MAIL&actSource=502091&fbclid=IwAR0rJteiWu5jalL48RTA_Re8TpjCqkAcNjor2nA79QLNyD6lM7rWgoKS58c.

[2] https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000041762732&categorieLien=id.

[3] Voir à ce sujet Claire Pignol, « A l’heure du coronavirus, enseigner ou faire semblant ? », Libération, 23 mars 2020 ? https://www.liberation.fr/debats/2020/03/23/a-l-heure-du-coronavirus-enseigner-ou-faire-semblant_1782740.

[4] Voir notamment l’étude menée par l’université Rennes 2 : https://www.univ-rennes2.fr/article/confinement-enquete-sur-conditions-vie-detudes.

[5] Voir par exemple la position du SNESUP-FSU : https://www.snesup.fr/article/examens-oser-saffranchir-des-cadres-habituels-pour-pouvoir-delivrer-des-diplomes-nationaux-lettre-flash-ndeg11-du-7-avril-2020.

[6] Voir notamment cet appel « Covid-19 et examens en ligne. Lettre ouverte des personnels de Paris-Nanterre » : https://academia.hypotheses.org/22035?fbclid=IwAR2HdSz2I8goSXDI0WEvaHn3DYSlTPnOVWtBctycAy_PiRabV2w2iZHz2Uo. Une pétition a même été lancée afin de s’opposer à l’organisation d’examens en ligne : https://www.change.org/p/madame-la-ministre-de-l-enseignement-sup%C3%A9rieur-et-de-la-recherche-non-aux-examens-en-ligne-qui-creusent-les-in%C3%A9galit%C3%A9s-dans-l-enseignement-sup%C3%A9rieur-validation-du-semestre-pour-tout-es?recruiter=1072363733.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.