Eric Berr
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Billet de blog 10 avr. 2014

Fioraso (encore) à l’enseignement supérieur et à la recherche : Hollande continue à faire du Sarkozy

A l’occasion du remaniement ministériel décidé à la hâte suite aux résultats catastrophiques enregistrés par le Parti socialiste aux élections municipales, Benoît Hamon s’est vu nommé à la tête d’un grand ministère de l’éducation nationale, de l’enseignement supérieur et de la recherche, l’idée étant certainement de rassurer le corps enseignant

Eric Berr
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A l’occasion du remaniement ministériel décidé à la hâte suite aux résultats catastrophiques enregistrés par le Parti socialiste aux élections municipales, Benoît Hamon s’est vu nommé à la tête d’un grand ministère de l’éducation nationale, de l’enseignement supérieur et de la recherche, l’idée étant certainement de rassurer le corps enseignant qui, dans sa grande majorité, ne se retrouve pas dans la politique menée depuis l’élection de François Hollande en mai 2012. Mais, après un faux suspense de quelques jours, Geneviève Fioraso se voit nommée secrétaire d’Etat à l’enseignement supérieur et à la recherche. Bel exemple de continuité dans le changement. Fort de la confiance que lui accorde François Hollande, elle est renforcée dans sa mission tout en perdant son portefeuille de ministre de plein exercice. Comprenne qui pourra... C’est certainement une nouvelle manifestation de la synthèse hollandienne…qui oublie toutefois d’écouter la voix des enseignants-chercheurs qui, par le biais d’une pétition ayant pourtant recueilli plus de 8000 signatures en à peine quatre jours, dénoncent le bilan de Geneviève Fioraso.

Pourquoi une telle fronde ? Rappelons-nous qu’au printemps 2012, le changement devait être « maintenant », comme le promettait le candidat Hollande. Concernant l’enseignement supérieur et la recherche, on pouvait légitimement imaginer – quels naïfs ces universitaires – que la gauche tournerait le dos à la politique mortifère menée par Nicolas Sarkozy et son bras armé, Valérie Pécresse. Cette politique était celle de l’autonomie des universités promue par la célèbre loi relative aux libertés et responsabilités des universités (la LRU), votée en catimini durant l’été 2007. La grande idée sarkozyste était d’intégrer la logique managériale au sein des universités en leur conférant une autonomie dans le domaine budgétaire et dans la gestion de leurs ressources humaines, tout en leur offrant la possibilité de devenir propriétaires de leurs biens immobiliers.

Si la majorité des Présidents d’université, voyant leur pouvoir augmenter à cette occasion, ont cru déceler une opportunité à saisir, ils ont dû rapidement déchanter lorsqu’ils se sont aperçus que leur rôle était en fait limité à la gestion de la pénurie des moyens quand, dans le même temps, le politique reprenait la main sur les activités d’enseignement et de recherche. Depuis lors, l’heure est à la rentabilité, seule boussole d’une politique totalement indigente. L’Etat, via des agences de moyen – telle l’Agence nationale de la recherche (ANR) – pilote directement une recherche sur appel d’offre qui doit être rentable et doit donc produire des résultats à un horizon de trois ans en général. Le résultat est simple : les universitaires se transforment en VRP de la recherche, passent des semaines, des mois même à monter des projets qui, dans la grande majorité des cas seront rejetés. Pendant ce temps, ils n’enseignent pas et ne cherchent pas non plus.

Malgré une mobilisation sans précédent depuis 1968 de la part des enseignants-chercheurs, des chercheurs et des étudiants en 2009, la logique concurrentielle et managériale continue ses ravages. Et c’est cette logique que Geneviève Fioraso a été chargée de poursuivre en 2012 et qu’elle a tout loisir d’approfondir aujourd’hui.

C’est donc une majorité de « gauche » qui se charge de continuer la destruction du service public de l’enseignement supérieur et de la recherche, abandonnant sa mission première qui est celle d’assurer une certaine équité dans l’offre et dans la qualité de la formation sur l’ensemble du territoire. Les adorateurs de la (sous) ministre diront que l’on ne peut faire autrement, que le service public est une notion désuète et que nous devons nous insérer dans la compétition mondiale qui fait rage si l’on veut attirer les meilleurs, chercheurs comme étudiants, et gravir les marches du sacro-saint classement de Shanghai – classement dont on peut douter de la pertinence à partir du moment où il est construit sur la base de critères favorisant les universités anglo-saxonnes et conduit donc tout naturellement celles-ci à occuper les premières places dudit classement.

Selon une logique néolibérale bien rodée depuis une trentaine d’années, l’enseignement et la recherche deviennent donc des marchandises comme les autres qu’il convient de valoriser. Les financements publics se tarissant, les universités doivent se tourner vers le secteur privé, qui ne pourra leur apporter que de bons conseils tout en les rapprochant du monde du travail, le vrai ! Et une recherche de plus en plus financée par le secteur privé sera certainement un vrai gage d’indépendance. A quand une étude sur les risques de cancer des populations habitant près d’une centrale nucléaire financée par EDF ?

Les universités les moins attractives, ou les moins chanceuses, devront fermer des formations, réduire leurs coûts en personnel. Comme elles ne peuvent se séparer de ces nantis de fonctionnaires en raison de leur statut privilégié, possibilité leur est désormais offerte de recruter des enseignants-chercheurs contractuels sur des contrats de droit privé (CDI ou CDD). Toute ressemblance avec les évolutions constatées à France telecom ou à la poste serait tout à fait fortuite... Espérons simplement que cela n’occasionne pas les mêmes terribles conséquences chez certains personnels.

L’université néolibérale porte en elle une autre innovation, en vertu de la loi énonçant que la qualité a un prix. Ainsi, les droits d’inscription, aujourd’hui peu élevés et réglementés, seront immanquablement augmentés à moyen terme – le processus commence déjà de manière insidieuse et détournée – pour se conformer aux standards de la concurrence internationale et pallier la pénurie de moyens qui se généralise. Notons au passage qu’en Angleterre, système vers lequel nous nous dirigeons, une inscription en première année à l’université coûte aujourd’hui environ 10000€ – contre 183€ en France. Avec de tels droits, nul doute que les étudiants-clients anglais sont assurés d’avoir un enseignement de qualité… ou pas. Ils seront également contraints de s’endetter massivement et participeront à la création d’une bulle spéculative qui, d’après un certain nombre d’économistes « sérieux », devrait être la prochaine à éclater aux Etats-Unis.

L’avenir de l’université française semble radieux. Des personnels toujours plus précaires, favorisant ainsi un système clientéliste, mais toujours plus motivés pour « bouffer » la concurrence, seul moyen de se faire une place durable au soleil et de permettre à sa chère université de gagner des places dans le classement de Shanghai. Des recherches dont le seul but est de fournir un débouché à court terme aux entreprises du secteur privé – inutile de s’embarrasser, comme le suggérait Nicolas Sarkozy, avec des recherches « fantaisistes » et « non rentables » sur l’histoire de la colonisation, sauf peut-être afin d’en montrer les aspects positifs (sic), ou sur l’étude des civilisations pré-colombiennes au travers de leurs habitudes vestimentaires. Et enfin s’assurer que les clients, c’est-à-dire les étudiants, rentabilisent leur investissement en obtenant leur diplôme. Un brin de démagogie devrait faire l’affaire.

Le tableau est-il trop noir ? Peut-être, mais la logique est bien néolibérale. Et l’on a pu mesurer les conséquences d’une telle approche dans bien d’autres domaines où un service public a été confié, en totalité ou en partie, à l’initiative privée : plus d’inégalités et un service dont la qualité baisse à mesure que le coût augmente.

Dès lors, l’autonomie frileuse qui est mise en œuvre n’est rien moins qu’un leurre destiné à réaliser des économies sur un secteur qui devrait au contraire être sanctifié, surtout lorsque l’on a élu un Président qui met en avant la jeunesse.

En tant qu’universitaire, et quand bien même cette position est de plus en plus minoritaire auprès de mes collègues, je reste persuadé que le but premier de l’université, et par delà de l’enseignement dans son ensemble, n’est pas de former de la main d’œuvre pour des entreprises (en socialisant au passage des coûts qui devraient être privés), mais de former des citoyens, c’est-à-dire des individus doués d’une réflexion critique et d’un degré d’adaptation les rendant aptes à s’épanouir au sein de la société – ce qui passe, entre autres choses, par l’obtention d’un emploi conforme à ses souhaits.

Apprendre, échanger, comprendre en s’enrichissant du savoir d’autrui, tout cela n’a pas de prix mais est d’une importance capitale. C’est précisément ce que les néolibéraux, de droite comme de « gauche », ne peuvent comprendre.

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