Eric Berr
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Billet de blog 11 janv. 2022

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Néolibéralisme : stop ou encore ?

La campagne présidentielle est pour l’instant rythmée par les questions sécuritaires, identitaires et sanitaires. Elle passe de ce fait à côté du principal enjeu économique et de la question qu’il soulève : afin de répondre aux grands défis sociaux et écologiques du XXIe siècle, doit-on poursuivre dans la voie du néolibéralisme tel qu’il est appliqué depuis près de 40 ans, ou rompre avec lui ?

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

La campagne présidentielle est pour l’instant rythmée par les questions sécuritaires, identitaires et sanitaires. Elle passe de ce fait à côté du principal enjeu économique qui devrait nous occuper et de la question qu’il soulève : afin de répondre aux grands défis sociaux et écologiques du XXIe siècle, dont la crise sanitaire est une expression, doit-on poursuivre dans la voie du néolibéralisme tel qu’il est appliqué depuis près de 40 ans — au prix éventuellement de quelques aménagements —, ou rompre avec lui ?

Le néolibéralisme, en tant que doctrine économique, ne doit pas être confondu avec l’ultralibéralisme.

Tandis que le second veut toujours moins d’État, le premier place l’État au service du Marché, s’inspirant en cela de l'ordolibéralisme allemand des années 1930 (qui a très largement inspiré la construction européenne) et des travaux de Milton Friedman et de ses disciples.

Le néolibéralisme envisage le Marché comme une construction politique au sein de laquelle l’État est le bras armé de puissants intérêts privés et organise à leur profit le transfert de nombreux biens et ressources publics.

À ce titre, en plus de promouvoir la libre entreprise, l’État doit intégrer les valeurs du secteur privé marchand dans sa propre action, tout en développant une culture politique qui réduit tous les domaines de l’existence à des questions économiques.

Le laisser-faire des ultralibéraux cède donc la place à un interventionnisme qui instrumentalise l’action publique au profit d’élites politiques et économiques en imposant un mode de gouvernance au sein duquel les citoyens sont réduits à l’état de consommateurs ou de clients tandis que les pratiques entrepreneuriales reposant sur la compétitivité et l’intérêt personnel sont glorifiées, au nom de la promotion d’une « concurrence libre et non faussée ».

Dans cette logique, les administrations publiques sont aujourd’hui priées d’adopter les préceptes du « New Public Management » qui prône l’application au secteur public de méthodes de gestion issues du secteur privé et transforme l’usager du service public en client.

La crise sanitaire nous rappelle, s’il en était encore besoin, que la gestion néolibérale des services publics est une impasse. La santé, l’éducation ou encore la recherche ne sont pas des marchandises. Dans ces domaines, c’est la coopération, et non la concurrence, qui est efficace et la recherche de rentabilité économique à court terme conduit à la destruction des services publics.

Pour le néolibéralisme, l’État doit donc s’abstenir de fausser le jeu du Marché en intervenant activement dans l’économie. Il se met à son service et agit pour le rendre plus efficace. À ce titre, il doit se contenter d’en fixer les « règles du jeu » et, en tant qu’arbitre, de faire appliquer ces règles.

Force est de constater que les quatre candidats qui sont actuellement en tête des sondages (Emmanuel Macron, Valérie Pécresse, Marine Le Pen et Éric Zemmour) ont en commun de s’inscrire dans cette logique qui a pourtant montré ses limites.

Valérie Pécresse ne s’en cache pas, elle qui se revendique être deux tiers Merkel et un tiers Thatcher et qui, avec la loi relative aux libertés et responsabilités des universités (LRU) qu’elle avait portée en 2007 en tant que ministre, a acté le démantèlement du service public de l’enseignement supérieur et de la recherche.

Emmanuel Macron l’a montré tout au long de son quinquennat par ses politiques favorisant toujours plus les « premiers de cordée » au détriment des « premiers de corvée », n’hésitant pas à « normaliser » le recours à la force contre toute forme de contestation sociale.

Marine Le Pen et Éric Zemmour, derrière leurs discours anti-immigration et nationalistes, adoptent la même orientation.

Tous, en effet, souhaitent continuer à limiter le rôle redistributif de l’État — en réduisant le nombre de fonctionnaires —, à « marchandiser » les services publics (rappelons le désastre pour l’hôpital public de la tarification à l’acte (T2A) instaurée en 2004 et dont Jean Castex a été l’un des artisans), voire même à les privatiser comme Zemmour le propose pour l’audiovisuel public, oubliant ainsi que les services publics sont le patrimoine de ceux qui n’en ont pas.

Tous souhaitent continuer à réduire les impôts sur la production et les cotisations sociales au nom de la compétitivité tout en oubliant que, faute d’une demande suffisante, une telle politique est vouée à l’échec.

Tous souhaitent limiter, ou a minima ne pas accroitre, l’imposition sur les successions, ce qui est contradictoire avec la logique méritocratique qu’ils promeuvent par ailleurs.

Toutes ces mesures sont favorables aux classes sociales les plus favorisées et, comme nous le constatons depuis plusieurs décennies, accroissent les inégalités et la précarité tandis qu’elles sont incapables d’organiser l'indispensable transition écologique, bien absente de leurs programmes.

Plus grave, le néolibéralisme, comme nous le voyons aujourd'hui, s'accommode très bien de régimes politiques plus « autoritaires » qui n’hésitent pas à sacrifier toujours plus de libertés au nom d’une supposé plus grande sécurité qui, dans les faits, se limite à la protection des intérêts des classes dominantes.

Du côté de la gauche, les sociaux-démocrates se sont progressivement soumis au néolibéralisme, François Hollande ayant été la pointe avancée de cette gauche d’accompagnement qui ne se distingue de la droite que par le rythme des réformes et par quelques mesures destinées à soulager les souffrances sociales. Au-delà des discours humanistes, que peut-on alors attendre de candidates, Anne Hidalgo ou Christiane Taubira, qui s’inscrivent dans cet héritage ?

De son côté, Yannick Jadot, bien que voyant les ravages du néolibéralisme, peine à le condamner totalement, et le fait que d’anciens macronistes rejoignent son équipe de campagne n’aide pas à y voir plus clair. En définitive, parmi les principaux candidats à l’élection présidentielle, la seule candidature de gauche visant explicitement à rompre avec le néolibéralisme est celle de Jean-Luc Mélenchon.

Il convient d’être vigilant et de ne pas laisser le débat être confisqué par les fabricants de bouc-émissaires (musulmans, non vaccinés, etc.) ou par ceux qui confondent élection présidentielle et casting de téléréalité et font primer la forme sur le fond, car tous ceux-là cherchent à détourner l’attention de l’enjeu principal de l’élection présidentielle, que l’on peut résumer par : le néolibéralisme, stop ou encore ?

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