«Consensus de Washington»: un virus austéritaire toujours bien vivace

C'est par cette expression que John Williamson résumait les préceptes néolibéraux : austérité, concurrence, libéralisation, privatisation, etc. Lui vient de disparaître mais ces principes continuent d'étrangler les économies et d'aggraver les inégalités.

Le 11 avril dernier disparaissait John Williamson, un économiste étatsunien. Son nom n’évoque probablement rien au plus grand nombre. Il est pourtant connu pour avoir popularisé l’expression « consensus de Washington » en 1990, expression à partir de laquelle il entendait résumer en dix points les préceptes néolibéraux qui sont à la base des politiques imposées dans les pays en développement suite à la grave crise de la dette qui les a touchés à partir de 1982.

Ces politiques, à savoir les plans d’ajustement structurel des années 1980 et les programmes de lutte contre la pauvreté des années 1990, ont été menées conjointement par le FMI et la Banque mondiale afin « d’aider » les pays en développement à sortir de cette crise. Le train de mesures qu’il proposait représentait le plus petit dénominateur commun qu’il jugeait acceptable à Washington, lieu regroupant les autorités monétaires (la Fed), le Congrès et la présidence des États-Unis, ainsi que les institutions financières internationales (FMI et Banque mondiale).

Un consensus au refrain bien connu

Les grands axes de ce consensus sont les suivants : austérité, concurrence, libéralisation et privatisation. Afin de réduire leur dette extérieure (principalement libellée en dollars), ce « consensus » demande – en fait impose – aux pays en développement de favoriser les activités privées en libéralisant tout ce qui peut l’être, et de limiter le rôle de l’État en lui imposant une cure d’austérité. L’objectif avoué de ces politiques est d’« assainir » les économies des pays endettés afin d’assurer leur insertion sur le marché mondial et leur permettre de développer des activités exportatrices générant les devises nécessaires au remboursement de leur dette extérieure.

Dans les faits, loin de favoriser un rattrapage des pays en développement − même si certains ont réussi à « émerger » −, ces politiques ont conduit à un accroissement des inégalités de revenu entre pays, tandis que les inégalités entre riches et pauvres d’un même pays explosaient. Aujourd’hui, plus de 2 milliards de personnes sont pauvres ou vivent dans le quasi-dénuement et 80 % de la population mondiale ne bénéficie pas d’une couverture sociale.

Spirale de l'austérité...

Le « consensus de Washington » n’a pas permis de sortir de la spirale de la dette dans laquelle de nombreux pays ont été enfermés depuis une trentaine d’années. Il a, au contraire, contribué à entretenir ce phénomène qui constitue un puissant instrument d’asservissement des populations et des États des pays concernés.

En effet, l’austérité budgétaire imposée a conduit à une réduction drastique des dépenses sociales (éducation, santé, logement, infrastructures), jugées non rentables à court terme, auxquelles il faut ajouter des licenciements de fonctionnaires et le gel – voire la réduction – des salaires.

Sommés d’attirer les devises indispensables au remboursement de leur dette extérieure, les pays endettés se sont engagés dans des politiques monétaires reposant sur des taux d’intérêt élevés afin d’attirer des capitaux internationaux qui, en l’absence de toute restriction à leur circulation, s’avèrent être largement spéculatifs. L’investissement intérieur est découragé car les coûts de financement deviennent trop élevés et la rentabilité plus qu’aléatoire, ce qui, combiné à une pénurie d’investissements publics permettant d’améliorer les infrastructures, a des répercussions sur le niveau de la production nationale. De plus, des taux d’intérêt élevés augmentent la charge de la dette publique et creusent le déficit budgétaire que l’on est supposé résorber, entrainant un approfondissement de l’austérité.

... et crises financières

Toujours dans le but de se procurer des devises, les pays endettés ont trop souvent été contraints de délaisser les cultures vivrières, qui assuraient l’autosuffisance alimentaire de leur population, au profit d’une agriculture d’exportation centrée sur quelques produits (coton, café, cacao, etc.) dont le prix est largement dépendant de la demande mondiale, ce qui accroît l’instabilité de ces économies et organise leur dépendance alimentaire.

En matière commerciale, le « consensus de Washington » a également fait des ravages. Les subventions aux produits de base (pain, riz, lait, sucre, combustible, etc.) mises en œuvre par les gouvernements de nombreux pays en développement afin de pallier l’inexistence d’un revenu minimum garanti ont été supprimées sur ordre du FMI et de la Banque mondiale, au nom du marché qui demande la vérité des prix, provoquant des émeutes dans les pays concernés. C’est ainsi que les spéculateurs peuvent aujourd’hui « jouer » sur le prix des denrées alimentaires de base et déclencher, comme ce fut le cas en 2007-2008 avec le riz, une crise alimentaire mondiale.

Depuis l’instauration de la libre circulation des mouvements de capitaux en 1990 – qui n’était d’ailleurs pas jugée indispensable par Williamson –, les crises financières se sont multipliées. A chaque fois, le FMI est chargé de porter assistance aux pays touchés par la crise, donc d’éteindre un incendie qu’il a lui-même en partie allumé en participant à la libéralisation des mouvements de capitaux, en imposant des politiques économiques inspirées des dogmes du « consensus de Washington ».

Un virus insaisissable

Au moment où l’inventeur de ce concept disparait, le « consensus de Washington » demeure très présent et continue de faire des ravages. Tel un virus, sa force a été, face aux nombreuses critiques qu’il a subies, de muter au cours du temps afin de s’adapter à un environnement qui lui était plus hostile. Après avoir contaminé de nombreux pays en Amérique latine, en Afrique ou en Asie, il a attaqué les pays européens – rappelons-nous le sort réservé à la Grèce en 2015. Il est responsable de nombreuses morts et a engendré d’importants dégâts sociaux et environnementaux. Le vaccin qui nous permettrait de l’éradiquer – c’est-à-dire des politiques économiques alternatives – existe pourtant. Seule manque la volonté politique de l’appliquer, ceux ayant actuellement le pouvoir de vaincre ce virus économique se pensant immunisés contre ses effets délétères.

Source: https://www.lacledesondes.fr/article/consensus-de-washington-un-virus-austeritaire-toujours-bien-vivace.

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