Lutte contre le chômage ou chasse aux chômeurs ?

Faire payer le coût de la crise aux plus pauvres, en les rendant responsables de leur situation. C'est encore une fois l'idée du gouvernement à travers la réforme de l'assurance chômage.

            Décidée en 2019 et suspendue en raison de la crise sanitaire, la réforme de l’assurance chômage fait son retour. Contre l’avis de l’ensemble des syndicats, elle devrait être progressivement mise en œuvre à partir du 1er juillet prochain, date à laquelle le nouveau mode de calcul de l’indemnisation des demandeurs d’emploi sera appliqué. Selon l’Unédic, ce ne sont pas moins de 840 000 personnes, soit 38 % des allocataires, qui connaîtront une baisse d’indemnisation de 20 % en moyenne par rapport à ce qu’elles touchaient avec les règles actuelles, même si elles auront des droits plus longs. Un autre volet de cette réforme concerne les règles d’éligibilité. Il faudra ainsi avoir travaillé 6 mois lors des 24 derniers mois, et non plus 4 mois lors des 28 derniers mois, pour bénéficier de l’assurance chômage. Cet allongement de la durée de travail ouvrant l’accès à l’assurance chômage risque de faire perdre leurs droits à 20 % des allocataires. Conscient de l’impopularité de telles mesures, le gouvernement envisage de les conditionner à une reprise sur le marché de l’emploi et à une baisse du chômage.

            Les attaques du gouvernement actuel contre les prestations chômage ne sont pas nouvelles. Dès 2017, la suppression des cotisations chômage des salariés, remplacées par la CSG (qui est payée à 90 % par les salariés, les chômeurs et les retraités), avait pour objectif de priver les partenaires sociaux, et en particulier les syndicats, de tout pouvoir effectif, donc de supprimer la spécificité de l’assurance chômage en tant qu’assurance sociale. Ainsi, Les prestations chômage, qui représentent en fait un salaire socialisé et différé, fruit de négociations entre travailleurs et patronat, sont en passe de devenir une prestation gérée par l’État[1]. Cette étatisation progressive du système a permis au gouvernement de demander aux partenaires sociaux de réaliser des économies alors même que les comptes de l’Unédic s’amélioraient, aboutissant à la réforme en cours.

            L’objectif du gouvernement est clair. Il s’agit, en durcissant les règles d’indemnisation des demandeurs d’emploi, de réaliser des économies (fixées initialement entre 1 et 1,3 milliard d’euros[2]), donc de faire supporter aux plus fragiles le coût de la crise.

            La philosophie de cette réforme est clairement néo-libérale et repose sur deux idées erronées. Tout d’abord, on raisonne comme si le travail était une marchandise comme une autre. Ainsi, il existerait un marché du travail comme il existe un marché de l’automobile par exemple. Sur un tel marché, des offreurs de travail (les ménages) rencontrent des demandeurs de travail (les entreprises) et, dans le cas où ce marché fonctionne librement, leurs négociations aboutissent à une situation d’équilibre où chaque partie y trouve son compte, en particulier en matière de salaire. Cela suppose également qu’au même titre que l’acheteur d’un véhicule se retirera du marché de l’automobile si les conditions de vente ne lui conviennent pas, un individu insatisfait par les conditions salariales résultant de cet équilibre décidera de se retirer du marché du travail, justifiant ainsi la fable du chômeur volontaire qui préfèrerait se complaire au chômage plutôt que de travailler. Les faits ne cessent de contredire une approche qui pourtant continue toujours d’inspirer les politiques prônant la baisse des indemnités chômage (dans la durée ou en valeur) afin « d’inciter » les chômeurs à aller travailler plutôt que de « choisir » l’oisiveté.

Mais, si le chômeur peut décider de travailler et qu’il lui suffit pour cela de « traverser la rue », c’est qu’il est en mesure de peser sur la décision d’embauche, deuxième idée fausse, dont on attend toujours la preuve. En effet, selon Pôle emploi, il y avait en 2018 entre 210 000 et 350 000 offres d’emploi non pourvues tandis que le nombre total de demandeurs d’emploi était de 6,5 millions. Il ne suffit donc pas de vouloir un emploi pour en obtenir un.

Contrairement aux fantasmes gouvernementaux, dans la vraie vie, seuls les employeurs ont le pouvoir d’embaucher ou de licencier. Et ils ne le font que si leurs carnets de commande sont remplis. Or, les entreprises le disent-elle mêmes, c’est bien en raison d’une insuffisance de la demande qu’elles n’embauchent pas[3]. Dès lors, rendre les chômeurs responsables de leur situation afin de réduire leurs prestations est une erreur économique car cela pénalise la demande. Mais c’est surtout, et encore plus dans la période actuelle, une grande injustice sociale.

 Source: https://www.lacledesondes.fr/article/reforme-de-l-assurance-ch%C3%B4mage--lutte-contre-le-ch%C3%B4mage-ou-chasse-aux-ch%C3%B4meurs-.

[1] Voir Henri Sterdyniak, « Défendre et développer l’assurance chômage », note des économistes atterrés, janvier 2021. http://atterres.org/sites/default/files/Note%20EA%20Assurance%20ch%C3%B4mage%202021.pdf.

[2] https://www.lemonde.fr/economie/article/2021/03/02/la-reforme-partielle-de-l-assurance-chomage-entrera-en-vigueur-le-1er-juillet_6071697_3234.html.

[3] Selon l’INSEE, 30 % des entreprises déclaraient en janvier dernier faire face à des problèmes de demande tandis que 18% seulement déclaraient faire face à des problèmes d’offre. Voir https://www.insee.fr/fr/statistiques/5015433#titre-bloc-4.

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