Eric Berr
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Billet de blog 28 juin 2019

Keynes et le traité de Versailles

Il y a cent ans aujourd’hui, le 28 juin 1919, un traité de paix était signé entre les Alliés et l’Allemagne à Versailles. Fruit d’âpres négociations débutées à Paris le 18 janvier 1919, le traité de Versailles statue sur le sort de l’Allemagne vaincue. L’économiste anglais John Maynard Keynes, qui représentait le Trésor britannique, fut l’un des acteurs principaux de ces négociations.

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            Il y a cent ans aujourd’hui, le 28 juin 1919, un traité de paix était signé entre les Alliés et l’Allemagne dans la galerie des glaces du château de Versailles. Fruit d’âpres négociations débutées à Paris le 18 janvier 1919, le traité de Versailles statue sur le sort de l’Allemagne vaincue. L’économiste anglais John Maynard Keynes, qui représentait le Trésor britannique, fut l’un des acteurs principaux de ces négociations. Il démissionne de son poste le 7 juin 1919, protestant contre ce traité de paix qu’il juge désastreux. Il publie, en décembre 1919, Les conséquences économiques de la paix (CEP par la suite)[1], un pamphlet dans lequel il se livre à un réquisitoire contre le traité de Versailles et qui lui assurera une reconnaissance internationale. Pour lui, « les délégués à la conférence de Paris commirent deux graves erreurs à l’encontre de l’intérêt des alliés. En demandant l’impossible, ils abandonnèrent la proie pour l’ombre et perdront par la suite tout ce qu’ils croiront avoir obtenu. En concentrant leur attention sur des questions politiques, ils négligèrent l’unité économique de l’Europe, et la sécurité qu’ils ont cru obtenir n’est qu’illusoire, – illusoire, parce que ce n’est pas en occupant des frontières plus étendues qu’on l’obtient et parce que les artifices politiques actuels ne répondront plus aux problèmes des prochaines années » (CEP, p.11).

            À bien des égards, cet ouvrage est prophétique. Keynes perçoit très tôt les risques d’un traité qui humilie l’Allemagne, tant pour celle-ci que pour le reste de l’Europe : « une victoire de la réaction en Allemagne serait regardée par tous comme une menace pour la sécurité de l’Europe (…). Si une nouvelle puissance militaire émergeait à l’Est, dont l’âme serait le Brandebourg et qui attirerait tous les talents militaires et les tempéraments d’aventuriers, tous ceux qui, en Europe orientale, centrale et sud-orientale regrettent les Empereurs et haïssent la démocratie, cette puissance (…) pourrait bien instaurer (…) une nouvelle domination napoléonienne » (CEP, p.277).

            Keynes s’oppose au traité de Versailles en ce qu’il ne prend en compte que le point de vue des vainqueurs. Il considère que c’est d’un partenariat que viendront les solutions, non d’une relation de domination. Pour lui, « la politique qui consisterait à réduire à la servitude une génération d’Allemands, à abaisser le niveau de vie de millions d’être humains et à priver de bonheur une nation tout entière, serait odieuse et abominable — et elle le serait même s’il était possible, même si elle nous permettait de nous enrichir, même si elle ne semait pas la ruine de toute vie civilisée en Europe. Dans les grands événements de l’histoire humaine, dans le déroulement de la destinée complexe des nations, la justice n’est pas si simple. Et le fût-elle, les nations ne sont autorisées ni par la religion ni par la morale naturelle à faire retomber sur les enfants de l’ennemi les crimes de leurs parents ou de leurs maîtres » (CEP, p.221). Il souligne ici l’importance d’une solidarité qui doit à la fois être intra générationnelle et intergénérationnelle, ce qui est d’ailleurs aujourd’hui le cœur du développement soutenable.

            L’objectif du traité est de « faire payer » l’Allemagne. Dans cette optique, Keynes considère qu’il y a deux possibilités dont les conséquences pour le débiteur sont sensiblement différentes : « Il y a une grande différence entre fixer une somme considérable mais précise, que l’Allemagne serait en mesure de payer tout en gardant quelque chose pour elle, et fixer une somme bien supérieure à ses capacités de paiement, qui devra être réduite à sa guise par une commission étrangère, dont l’objectif est d’obtenir chaque année le maximum compte tenu des circonstances. Dans le premier cas, on laisse encore quelque stimulant à l’esprit d’entreprise, à l’énergie et à l’espoir. Dans le second, on écorche vif le pays, année après année, à perpétuité. Aussi habilement et discrètement que puisse être menée l’opération, en prenant soin de ne pas achever le patient, ce n’en serait pas moins une politique que le jugement des hommes, si véritablement on envisage de la mener, condamnerait comme l’un des actes les plus atroces accomplis par un vainqueur dans l’histoire du monde civilisé » (CEP, p.170). On a ici un parallèle édifiant avec la situation que connaît aujourd’hui la Grèce comme avec celle vécue par de nombreux pays en développement, représentée par le second cas décrit par Keynes. La logique des créanciers est de faire payer au maximum des débiteurs que l’on ne considère pas comme des partenaires mais comme des adversaires. Pourtant, l’intérêt bien compris des premiers devrait être de ne pas étrangler les seconds, ce que Keynes avait très bien perçu.

            Keynes dénonce également l’ingérence à laquelle conduit ce traité. Comme le montant des réparations n’y a pas été fixé, « il était donc nécessaire de mettre sur pied un organisme pour dresser la facture des revendications, fixer le mode de paiement, et accorder des abattements et des délais supplémentaires. On ne pouvait mettre cet organisme en mesure d’obtenir le maximum tous les ans qu’en lui confiant de vastes pouvoirs sur la vie économique des pays ennemis, lesquels seraient désormais traités comme des entreprises en faillite devant être administrées par leurs créanciers et dans l’intérêt de ces derniers » (CEP, p.207). Cette commission des réparations est vue par Keynes comme « un instrument d’oppression et de rapine » (CEP, p.216). En effet, elle « est autorisée à faire pression sur le système fiscal allemand et sur les dépenses intérieures de l’Allemagne, afin de s’assurer que le paiement des Réparations est la première charge qui pèse sur toutes les ressources du pays » (CEP, p.213). Toute ressemblance avec ce que vit par exemple la Grèce aujourd’hui n’est absolument pas fortuit. Les réparations hier comme le remboursement de la dette aujourd’hui priment sur le bien-être des populations, ce que Keynes dénonce à juste titre. L’action de cette commission des réparations n’est pas sans rappeler celle des institutions financières internationales qui sont aujourd’hui garantes des intérêts des créanciers et des pays les plus riches[2].

            Keynes fournit également une analyse très intéressante du traitement des dettes. Son constat est le suivant : « Une nation débitrice n’aime pas son créancier, et il serait vain d’attendre [qu’elle] fasse preuve de bonne volonté à l’égard [de ses créanciers], si leur développement doit être longtemps paralysé par le versement annuel du tribut qu’elles (…) doivent. Cela les incitera à se chercher ailleurs des amis, et toute rupture des relations pacifiques aura pour [elle] l’énorme avantage de [lui] permettre de ne pas rembourser [ses] dettes. Si, en revanche, on annule ces dettes, on encouragera efficacement la solidarité et l’amitié entre les nations récemment associées dans la guerre » (CEP, p.268). Pour lui, « L’existence de lourdes dettes de guerre menace partout la stabilité financière. (…) Dans le cas d’une dette intérieure, les parties intéressées sont à la fois débitrices et créancières, et le débat ne porte que sur la répartition de la richesse à l’intérieur du pays. Il n’en va pas ainsi des dettes extérieures, et les nations créditrices peuvent assez rapidement estimer que leurs intérêts sont malencontreusement liés au maintien d’une forme particulière de gouvernement ou d’organisation économique dans les pays débiteurs » (CEP, p.268). Keynes met ainsi en évidence que la dette – et en particulier la dette externe – est un instrument de domination.

            Le problème se pose un peu différemment dans le cas d’une dette interne, c’est-à-dire contractée auprès d’agents économiques résidents. « Touchant à la dette intérieure, je suis de ceux qui croient qu’un impôt sur le capital afin de l’éponger intégralement est la condition indispensable à la mise sur pied de finances saines » (CEP, p.269).

            Keynes n’a eu de cesse de dénoncer l’attitude intransigeante des vainqueurs (il brosse d’ailleurs dans son ouvrage les portraits peu flatteurs de Wilson, Clémenceau et Lloyd George) qui lui semblaient plus intéressés à satisfaire les désirs de vengeance de leurs populations afin d’assurer leur future réélection que par l’avenir de l’Europe.

            Mais Keynes, bien qu’accusé de germanophilie et, à tort, de francophobie, n’en démord pas. Humilier les plus faibles ne peut conduire qu’à des situations où le désespoir et la haine constituent les vecteurs d’une instabilité et d’une insécurité accrues. Il note que « la privation économique s’aggrave insensiblement, et tant que les hommes la supportent avec patience, le monde extérieur ne s’en soucie guère. Les capacités physiques et la résistance à la maladie diminuent lentement, mais la vie continue tant bien que mal, jusqu’à ce que les limites de l’endurance soient finalement atteintes, et que les suggestions du désespoir et de la folie tirent les malheureuses victimes de l’état léthargique qui précède la crise. L’homme alors se secoue et les liens de la coutume se défont. Le pouvoir des idées étant souverain, il écoute n’importe quel mot d’ordre d’espoir, d’illusion ou de vengeance qui est dans l’air » (CEP, p.242-244). S’il fait ici allusion au bolchevisme, ses prévisions s’appliqueront plus tard à une Allemagne « à la merci d’irresponsables en liberté » (CEP, p.209).

            Cent ans après, il semble que certaines leçons de l’histoire n’ont toujours pas été entendues. Mais, ce qui est sûr, c’est que les analyses de Keynes restent d’une grande actualité.

[1] Keynes J.M. (1919), Les conséquences économiques de la paix, Paris, Gallimard, 2002.

[2] Joseph Stiglitz constate par exemple que « le FMI a cessé de servir les intérêts de l’économie mondiale pour servir ceux de la finance mondiale. La libéralisation des marchés financiers n’a peut-être pas contribué à la stabilité économique mondiale, mais elle a bel et bien ouvert d’immenses marchés nouveaux à Wall Street (…). Si l’on envisage les mesures du FMI sous cet angle, on comprend mieux son insistance à faire rembourser les créanciers étrangers au lieu d’aider les entreprises nationales à ne pas sombrer » (Joseph Stiglitz, La grande désillusion, Paris, Fayard, 2002, p.268-270).

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