Eric Berr
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Billet de blog 29 févr. 2016

Sauvons l'Université française !

Dans l’indifférence à peu près générale, l’Université se meurt à petit feu. Reprenant à son compte une antienne déjà formulée par l’OCDE et la Banque mondiale, l’Union Européenne s’est lancée depuis le début des années 2000 dans la promotion d’une « économie du savoir » au sein de laquelle l’Université est sommée de devenir une entreprise « compétitive », au service de la croissance économique.

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Dans l’indifférence à peu près générale[1], l’Université se meurt à petit feu. Reprenant à son compte une antienne déjà formulée par l’OCDE et la Banque mondiale, l’Union Européenne s’est lancée depuis le début des années 2000 dans la promotion d’une « économie du savoir » au sein de laquelle l’Université est sommée de devenir une entreprise « compétitive », au service de la croissance économique. Ce mouvement s’est accéléré en France depuis l’adoption de la très mal nommée Loi Relative aux libertés et responsabilités des Universités (LRU) votée en catimini à l’été 2007, et malgré une opposition massive de la communauté universitaire. Cette mutation a des effets très importants, tant pour les étudiants que pour les personnels, tant pour la qualité de l’enseignement que pour celle de la production scientifique.

Tout d’abord, l’indépendance et le désintéressement, qui constituent l’ADN de l’Université, sont de plus en plus sacrifiés sur l’autel des « débouchés économiques ». L’accent est mis sur l’« offre de formation » dont l’objectif n’est plus d’éveiller l’intelligence mais d’être « utile ». Petit à petit, l’ajustement aux « besoins du marché du travail » remplace l’esprit critique tandis que les « compétences professionnelles » se substituent aux connaissances dans l’élaboration des formations. On ne propose plus tant d’acquérir un savoir conçu comme un bien public que d’accumuler un « capital professionnel », les étudiants tendant à devenir des clients et le savoir une marchandise. L’individualisation des parcours des étudiants participe de cette évolution où l’insertion professionnelle et l’employabilité apparaissent plus importantes que la cohérence pédagogique.

Dans un environnement toujours plus concurrentiel dans lequel il convient de rechercher l’« excellence », il est de bon ton de dénoncer l’« archaïsme » et l’« inadéquation » de la formation universitaire et de promouvoir une gestion managériale des universités afin de les rendre rentables. Les présidents d’Université deviennent de vrais chefs d’entreprise (rémunérés en conséquence). Les primes individuelles se multiplient et installent une concurrence généralisée entre les universitaires, les laboratoires et les universités, l’objectif étant d’accueillir les meilleurs chercheurs et les meilleurs étudiants. Afin d’atteindre l’« excellence » – dont la mesure puérile est le classement de Shanghai – il convient de singer le modèle inégalitaire anglo-saxon et de renoncer à nos propres atouts. Notre système de recherche, historiquement basé sur des financements publics pérennes assurant une visibilité à long terme qui offre la possibilité de prendre des risques, laisse de plus en plus la place à une recherche assujettie aux agences de financement et aux appels d’offre. Le résultat de cette course à l’« excellence » est assez édifiant puisqu’il justifie la précarisation du plus grand nombre. En effet, les financements se concentrent sur un très petit nombre de projets – l’Agence Nationale de la Recherche (ANR), par exemple, ne finançant que 10% des projets qui lui sont soumis[2] – et sur des durées courtes (trois ans en général), ce qui conduit à produire une recherche de plus en plus homogène et appauvrie, sans cesse sommée de fournir des débouchés économiques privés.

Pour faire accepter un système que la communauté universitaire rejette dans sa grande majorité, une gouvernance par la peur s’installe qui utilise la « crise » pour organiser la précarisation des personnels et s’assurer une plus grande docilité. Aujourd’hui, un chercheur et un enseignant-chercheur sur deux est un précaire. Et, contrairement à la propagande officielle, la précarisation, promue comme « flexibilisation » d’un système trop rigide, est la condition du délabrement des universités (et non sa cause).

Face au désengagement de l’État et en dépit de toutes les dénégations actuelles, la voie empruntée condamne l’étudiant-client à prendre à sa charge une part toujours plus importante du coût de sa formation. Ainsi, face à la crise sans précédent que connaît l’Université française, des voix s’élèvent pour réclamer une augmentation des frais d’inscription, à l’instar des dérogations déjà accordées à l’Université Paris-Dauphine, aux Écoles des Mines et à celles des Telecom ou, plus récemment, à l’École Polytechnique et à la Toulouse School of Economics. Capable de répondre à tous les maux de l’Université, les frais d’inscription permettraient de rendre le système plus équitable, de motiver les étudiants et de répondre aux besoins de financement des établissements. Il suffit de s’intéresser au cas de l’Université Paris-Dauphine pour se rendre compte que ces frais, qui sont générateurs de mécanismes de ségrégation sociale entre étudiants, ne permettent pas de rendre les étudiants mieux formés. Quant à la couverture des besoins de financement supposément induite par de tels frais, il suffit de regarder ce qui se passe dans les pays qui ont introduit des frais d’inscription élevés pour se rendre compte que leur augmentation s’est partout et toujours accompagnée d’une baisse significative des dépenses publiques. Ces frais d’inscription ont par ailleurs des effets dramatiques sur l’enseignement puisqu’ils conduisent à analyser les relations entre étudiants et universités comme des relations de clients à fournisseurs, transformant de facto la nature même de l’éducation.

Nous ne sommes pourtant pas condamnés à une logique mortifère conduisant à une marchandisation croissante de l’enseignement supérieur et de la recherche. Refuser de brader l’avenir de notre jeunesse, et par conséquent celui du pays tout entier, suppose d’augmenter significativement les dépenses publiques dans ces domaines. Impossible ? Pourtant, certains pays comme le Danemark et la Finlande ont un niveau de dépenses publiques pour l’enseignement supérieur atteignant 1,9% du PIB contre 1,3% seulement en France. Par opposition à un régime dans lequel l’étudiant s’endette pour investir dans son propre niveau de capital humain dans l’optique d’en tirer un rendement privé, les pays du nord de l’Europe ont développé un modèle de financement alternatif dans lequel les étudiants sont payés durant leurs études grâce à la mise à contribution de l’ensemble des citoyens. Dans ce modèle, l’éducation n’est plus vue comme une activité économique aux retombées uniquement privées, mais comme un vecteur d’émancipation intellectuelle qui a avant tout des rendements collectifs – et qui doit donc, de fait, être supporté par la collectivité dans son ensemble. S’il n’existe pas de modèle idéal, il serait utile de mener une réflexion en ce sens si l’on souhaite favoriser un enseignement supérieur qui promeut l’équité et l’égalité des chances et cesse d’être un vecteur de reproduction sociale.

Augmenter les moyens accordés à l’enseignement supérieur et à la recherche est un premier pas qui ne suffit évidemment pas. La suppression des grandes écoles, la mise en place de quotas pour les bacheliers technologiques et professionnels dans les IUT, l’arrêt des moyens publics accordés aux établissements privés d’enseignement supérieur ou encore l’exclusion des entreprises des conseils d’administration des universités sont autant de pistes à étudier pour rendre à l’Université ses lettres de noblesse. Ayons le courage de mener une politique ambitieuse en la matière !

 Eric Berr et Léonard Moulin (économistes atterrés)


[1] Quelques voix s’élèvent heureusement et nous mettent en garde contre ces dérives tout en montrant que d’autres voies sont possibles. Voir en particulier les ouvrages suivants : Christophe Granger (2015), La destruction de l’Université française, La fabrique ; Collectif ACIDES (2015), Arrêtons les frais ! Pour un enseignement supérieur gratuit et émancipateur, Raisons d’agir ; Savoir/agir (2014), Austère Université, n°29 vol. 3, Éditions du Croquant.

[2]http://sciences.blogs.liberation.fr/home/2014/08/lanr-recale-80-des-projets-scientifiques.html.

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