Entendre des voix .

Courant mars ou avril 2019, je vais publier un récit autobiographique "L'homme qui entendait des voix" aux éditions Unicité. Une première version, plus courte avait été publiée dans la revue littéraire en ligne "La Cause Littéraire " en 2017 , qui avait été retirée à ma demande, je n'en étais pas satisfait.

Courant mars ou avril 2019, je vais publier un récit autobiographique "L'homme qui entendait des voix" aux éditions Unicité. Une première version, plus courte avait été publiée dans la revue littéraire en ligne "La Cause Littéraire " en 2017 , qui avait été retirée à ma demande, je n'en étais pas satisfait.
Ce récit ne parle pas seulement de la schizophrénie, de la maladie psychique, passé, présent, futur mais aussi de harcèlement dans le milieu du travail ( dans les années 90) mais aussi de la satisfaction de vivre malgré les angoisses au quotidien , soutenu par des proches et des amis et enfin de ma vocation d'écrivain et de poète, d'artiste.

 

 

 

 

Selfie.  Photographie à partir d'un smartphone.  2013  © Eric Dubois Selfie. Photographie à partir d'un smartphone. 2013 © Eric Dubois

La vie n'a pas de plan préétabli, de schéma directeur. La vie se charge de nous mener là où elle veut, sans qu'on y décide quelque chose. Tout est question de voix, et ça, les voix je vais connaître, d'appels, ça aussi, de commandements internes ( ou externes ? ). Le fleuve cru emporte nos pessimismes, nos beautés retranchées et nos rêves essorés par un quotidien terne et sans événements majeurs ou si peu. Le fleuve contigu des années, métaphore usée pour désigner l'immobilité mobile d'un temps, en fait, fragmenté, concassé en blocs disjoints, en dehors de toute logique véritable, semble couler en nous, apparemment et on veut bien y croire à l'existence magique de ce palimpseste que nous pensons sans cesse écrire et réécrire. Comment (r)établir la vérité des faits? Tout est confus. Je garde du passé une image fixe. je dois rassembler ça et là des morceaux épars pour tenter de consolider l'ensemble. Comment tout ça a commencé ? Le temps passé filtre les pas erratiques, les déconvenues. Comment tout ça est venu? Une espèce de schizophrénie ? Allez, les médecins posent le diagnostic, on n'en parle plus, on n'a plus qu'à vivre avec, avec ça. Dis-je, en avalant un comprimé de 200 mg de Solian et un autre de 20 mg de Deroxat, comme tous les matins, cela depuis des années, le premier depuis 22 ans et l'autre depuis quelques années. Ma vie est coupée en deux. Il y a l'Eric d'avant 1996 et l'Eric depuis 1996. Je rappelle que la schizophrénie ce n'est pas un dédoublement de la personnalité. C'est, m'a-t-on dit, la personnalité qui se scinde en deux. En gros, la schizophrénie c'est la cassure, la fracture. Puis-je en dire plus ? Je ne suis pas médecin. La maladie mentale, c'est quelque chose d'imprévisible, dans une famille. Cela a l'air d'un lieu commun mais c'est vrai ! On ne songe pas un instant qu'un de ses proches va en souffrir. J'allais avoir trente ans.

Quelques années, auparavant, je travaillais dans une société de marketing direct à Créteil. Employé de bureau, j'étais devenu, les derniers temps, la tête de turc de certains de mes collègues, une victime toute désignée d'un bizutage intempestif.

 

( ...) 

 

Je suis à la terrasse d'un café Parisien. Dans la confusion des bruits du dehors, me viennent des pensées en provenance d'un passé maintenant lointain. La cinquantaine venue, je sais qu'il ne reste plus rien de ces liens distendus, de ces histoires promises au gouffre. J'ai juste appris à savoir écrire ce rien un peu aristocratique et romantique, que je saupoudre de vraie lumière et de fausse pénombre. Ecrire des poèmes. Ce n'est pas sérieux. Pourtant, si. Si on y réfléchit. Je pense à Nadia, l'infirmière de Logos qui avait repéré mon talent, alors que je griffonnais avec un feutre rouge des poèmes sur une feuille Canson, dans l'atelier de dessin de l'hôpital. Certains se sont retrouvés dans le fanzine de l'établissement médical ( Côté Jardin ) .

 

(...) 

 

- Ca a commencé comment ces voix, quand précisément ?

 

Je ne saurais pas déterminer avec précision. Ca a commencé par l'angoisse simple, diffuse, sournoise, sûre de son fait. Un jour de Février 1996 un médecin est venu me voir chez mes parents où je résidais : tachycardie, spasmes, l'impression de mourir.

Depuis quelques temps, j'avais une grosseur au poignet gauche. J' imaginais qu'une tumeur sans doute cancéreuse allait me prendre peu à peu. Je voyais des lumières étranges, la nuit venant, des sillons en forme de croix dans le ciel, le jour, au passage des avions. Les automobilistes, aux feux, semblaient me regarder attentivement, de manière exclusive, le doigt sur la bouche, comme pour dire qu'ils faisaient silence et qu'ils n'allaient pas répéter autour d'eux que mon heure était de dire quelque chose d'important à l'humanité. Car j'étais devenu une sorte de prophète, la réincarnation du Christ ou Elie et j'étais persuadé d'avoir des origines Juives. Tout cela dans une sorte de confusion délirante. J' entendais des voix me dire Elie, Elie, Elie... Je voyais sur les toits des vieux immeubles, des chats se transformer en cheminées et vice-versa.

 

(...)

 

Et il y avait ces lumières, criardes, violentes, ces couleurs vives comme sous l'effet d'une drogue puissante. Epuisé et ravi, je me laissais aller à des rêves faits en plein jour, parfois, j'avais l'impression de voyager dans le temps, et observais chaque époque au coin d'une rue, mes ancêtres traverser les passages pour piétons, et aussi des petits êtres qui apparaissaient et disparaissaient en un quart de seconde. Les odeurs nauséabondes me poursuivaient également, là, où elles n'avaient pas lieu d'être. Et enfin les voix, Elie, Elie, Elie qu'elles disaient, pas méprisantes, pas ordurières, juste entêtantes, insectes de l'aube et du crépuscule, à certaines heures, mais toujours de courte durée.

 

(...)

 

Le 1er Juin 1996, je fus hospitalisé par demande d'un tiers, en l'occurrence, ma famille, et, avec mon assentiment confus.

 

 

Je suis en état de sainteté. Le monde me traverse, je fais corps avec lui. Je n'ai plus de corps, je suis un pur esprit. Cet après-midi, j'ai vu l'homme sur le banc. Il est Dieu et tous mes ancêtres.

Je me suis assis à côté de lui, je lui ai parlé et il ne m'a pas répondu.

 

Je suis en état de sainteté. Je commande à distance les feux de signalisation. Je traverse n'importe comment les rues.

 

Je suis en état de sainteté. Je parle aux arbres, aux animaux et je comprends les enfants mieux que quiconque.

 

Et toutes les nuits, je suis en état de sainteté. Je me promène des heures, dans une sorte de rêve éveillé comme nimbé d'un halo de lumière, d'une aura.

 

 (...)

 

Le délire mystique, les associations étranges d'idées, les hallucinations visuelles, auditives, olfactives, tactiles, sont le quotidien du schizophrène en crise. La phase maniaque ( bouffée délirante aigüe et autres manifestations ) n'est pas sans souffrance, c'est à la fois une violence du langage et une violence de soi qui se heurtent au mur d'incompréhension des autres. Il n'y a plus de dialogue possible entre le malade et ses proches. Le malade s'emmure vivant et mort , dans sa folie. On ne peut difficilement résister à ses attaques répétitives.

 

(...)

 

Je veux écrire ce récit, dis-je, à Mme Gré. Je pense à M. Loiseau, je ne suis même pas sûr que je lui ai parlé au début des années 2000 du harcèlement moral que je connus dans le monde du travail. Mme Gré a pris le relais de ma parole. Ce que j'ai pu dire à M. Loiseau, je ne m'en souviens plus, j'ai sans doute évoqué ma maladie, le début, l'hospitalisation, Myriam, son divorce, l'espèce de stress que j'avais à cette période, de burn-out (?) décalé.

 

 

Extraits de  "L'homme qui entendait des voix ", récit à paraître aux éditions Unicité

 

 

ERIC DUBOIS 

 

NB: cet article est paru aussi sur mon blog "Les tribulations d'Eric Dubois, Journal de poésie " : http://www.ericdubois.net/2019/01/entendre-des-voix.html

 

Lire aussi : https://blogs.mediapart.fr/eric-dubois/blog/280119/schizophrenie-blues

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