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C'est en voyant défiler les images de ces vaches abattues dans les fermes et chargées avec des engins agricoles dans des camions benne pour être incinérées que quelque chose m'a profondément interpellé. Les médias s'émeuvent, les éleveurs pleurent, l'opinion publique s'indigne. Et moi, habitant du Gard depuis plus de dix ans, témoin régulier des férias et de notre rapport si particulier aux animaux dans la région de Nîmes, je me suis posé une question toute simple : pourquoi pleure-t-on aujourd'hui ?
L'hypocrisie qui tombe enfin le masque
Face à la crise de la dermatose nodulaire bovine, notre gouvernement a choisi la solution de l'abattage massif. Des milliers de bêtes euthanasiées - tuées pour être plus clair, des éleveurs dévastés, une filière en émoi. Les caméras tournent, les reportages s'enchaînent, et on nous montre des agriculteurs en larmes devant leurs troupeaux décimés. C'est une tragédie humaine, agricole et sociale, réelle et poignante.
Ayant travaillé pendant une dizaine d'années au contact des éleveurs lorsque j'étais en poste à Biobourgogne, je comprends parfaitement leur détresse. Perdre son cheptel, c'est perdre son outil de travail, parfois plusieurs générations d'élevage. La dimension humaine est réelle et je ne la minimise pas.
Mais voilà ce qui me dérange profondément : cette émotion collective, légitime face à l'abattage sanitaire, révèle une incohérence sociétale que nous refusons de regarder en face.
Trois millions chaque jour, dans l'indifférence générale
Savez-vous combien d'animaux terrestres passent quotidiennement par nos abattoirs français ? Trois millions. Chaque jour. Sans caméras, sans larmes médiatiques, sans indignation nationale.
Ces vaches abattues pour cause de dermatose nodulaire, quelle était leur destination finale ? L'abattoir. La seule différence, c'est le timing et la méthode. Seringue ou couteau, la fin reste la même.
Et là, le fait que les vaches soient abattues dans les fermes, et pas dans leur lieu d'abattage habituel, les abattoirs.
Alors pourquoi pleure-t-on aujourd'hui ? C'est une vraie question, avec tout le respect que je peux avoir pour les éleveurs qui aiment leurs animaux, cela va de soi.
"Parce que c'est injuste", entend-on. "Parce que c'est du gâchis", ajoute-t-on.
Concrètement, en quoi l'abattage de ces vaches malades serait-il plus injuste que l'abattage quotidien de millions d'animaux en parfaite santé ? En quoi serait-ce davantage du gâchis ?
Le vrai sujet que personne ne veut aborder
Ce qui me frappe dans cette crise, c'est la révélation involontaire de notre rapport schizophrène aux animaux d'élevage. Nous nous autorisons à pleurer quand l'abattage sort du cadre "normal" – une épidémie, une crise sanitaire – mais nous détournons le regard quand ce même abattage se déroule dans le cadre routinier de notre consommation.
J'observe le même phénomène avec les corridas dans ma région. On s'émeut pour les taureaux dans l'arène, on manifeste contre cette "barbarie" évenementielle, mais on oublie que les premières victimes de notre système alimentaire, ce sont ces mêmes bovins, par millions, dans des conditions souvent tout aussi discutables, comme le relève régulièrement L214.
La dermatose nodulaire n'a fait que mettre en lumière ce que nous savons tous au fond de nous : nous avons construit un système où la vie animale n'a de valeur que productive. Malade ou saine, la vache finit de la même façon. Seule change notre capacité à nous voiler la face.
Les vraies victimes de cette crise
Les médias parlent des éleveurs sinistrés, des pertes économiques, de l'indemnisation insuffisante. Tout cela est vrai et mérite attention.
Mais n'oublions pas qui sont les premières victimes : les vaches elles-mêmes.
Qu'elles meurent de la dermatose nodulaire, qu'elles soient abattues préventivement pour endiguer l'épidémie, ou qu'elles terminent leur vie à l'abattoir comme prévu initialement – ce sont elles qui paient le prix de notre système.
Et cette évidence, si simple, si dérangeante, personne ne semble vouloir la formuler clairement.
Vers une prise de conscience ?
Je ne suis pas naïf.
Je sais que notre société ne va pas basculer du jour au lendemain vers un modèle sans élevage.
Ce n'est d'ailleurs pas mon propos ici.
Ce que j'espère, c'est que cette crise serve au moins à une chose : nous forcer à regarder en face notre incohérence collective. Si l'abattage massif de ces vaches nous choque, alors interrogeons-nous sur l'abattage massif quotidien que nous finançons avec nos achats alimentaires.
Si nous pleurons pour ces bêtes sacrifiées sur l'autel de la gestion sanitaire, accordons au moins la même considération aux trois millions d'animaux qui passent chaque jour par nos abattoirs dans l'indifférence générale.
La dermatose nodulaire passera.
Les indemnisations seront versées.
Les élevages se reconstitueront.
Et dans quelques mois, plus personne n'en parlera.
Mais peut-être que quelques consciences auront été ébranlées. Peut-être que certains, comme moi devant ces images, se seront posé la question : pourquoi est-ce que je m'émeus aujourd'hui, alors que je ferme les yeux le reste de l'année ?
Pourquoi est ce que je mange de la viande ? Qui m'a intimé cela, quelle en est la raison profonde, quelle croyance est ce que j'alimente ?
C'est cette question qui compte. Pas la réponse qu'on y apporte – elle appartient à chacun. Mais le simple fait de se la poser.
Parce qu'au fond, seringue ou couteau, dermatose ou consommation, les vaches ne font pas la différence. Elles, elles subissent. Nous, nous choisissons.
Et c'est bien là toute notre responsabilité.