La «torture républicaine»: vœux présidentiels à venir

L’Euro de football s’était bien passé : la France n’avait eu à déplorer aucun attentat sur son sol. Résultat : depuis le début de l’été, la cote de confiance du président de la République était à nouveau en chute libre. Mais le 31 décembre 2016, à l'occasion des voeux, le président de la République lâcha ce qu’un quotidien de gauche, avec un humour noir, devait qualifier de « bombe politique ».

L’Euro de football s’était bien passé : la France n’avait eu à déplorer aucun attentat sur son sol. Certes, le jour de la finale, une attaque « d’une gravité extrême », selon les termes du Premier ministre, avait pu être déjouée à temps. D’ailleurs, il avait fallu interdire toute manifestation contre la nouvelle prorogation de l’état d’urgence. Du moins le ministère de l’Intérieur avait-il été en mesure de maintenir les feux d’artifice du 14 juillet. Sans doute les résultats de l’équipe nationale étaient-ils décevants ; mais à défaut d’optimisme, et malgré un été pluvieux, le pays retrouvait une forme de quiétude.

Résultat : depuis le début de l’été, la cote de confiance du président de la République était à nouveau en chute libre. Celui-ci envisagea bien quelque intervention militaire, dans un pays d’Afrique ou un autre. Mais le chef d’état-major des armées le mit en garde : la France n’avait pas les moyens de multiplier indéfiniment les guerres. Ses conseillers ajoutèrent que celles-ci étaient d’un rendement politique décroissant : les Français finissaient par confondre toutes ces interventions tropicales. Le Premier ministre risqua même une boutade : « trop de guerre tue la guerre ! »

Dans les rangs du Parti socialiste, les élus inquiets pour leur propre réélection étaient de plus en plus nombreux à réclamer une primaire – de peur que l’électorat de gauche se passionne trop pour celle de l’opposition et préfère un candidat de la droite républicaine au président sortant pour barrer la route à son prédécesseur. Une série d’incidents semblait faite pour relancer celui-ci, qui reprenait ses attaques contre la « racaille » : dans des « quartiers sensibles », six adolescents avaient trouvé la mort lors de courses poursuites causées par leurs « incivilités ». À chaque fois, les policiers invoquaient la légitime défense, dont la définition venait d’être élargie. Fin septembre, une flambée de violence éclata dans les banlieues.

« Qui sème le vent récolte la tempête », déclara sur Mediapart un collectif d’associations, de cinéastes et d’universitaires. Le Premier ministre répondit aussitôt avec vigueur : « expliquer l’inexpliquable, c’est s’apprêter à justifier l’injustifiable ». Cependant, il ne se contenta pas de reprendre les vieilles attaques contre la « culture de l’excuse » entretenue par le « sociologisme », ni de tourner en dérision « des bobos qui ignorent la réalité du terrain ». Le Premier ministre lança un pavé dans la mare. Sur BFMTV, il déclara en effet : « Il est temps de rétablir la peine de mort pour les crimes de sang contre les policiers, les gendarmes et les militaires. »

Le président s’abstint de tout commentaire public ; en privé, il était furieux de se voir ainsi débordé sur sa droite par un homme dont il avait sauvé la carrière politique. La manœuvre était claire : à défaut de primaire, le Premier ministre se posait en recours si le « candidat naturel » de la majorité renonçait à se présenter. C’était bien joué : comment la droite et l’extrême droite pourraient-elles s’opposer à cette mesure sécuritaire ? Les protestations des « élites droits-de-l’hommistes » contre cette « démagogie » ne feraient qu’annoncer son succès dans les sondages. Le chef du gouvernement avait battu le chef de l’État à son propre jeu.

C’était compter sans l’habileté d’un homme que les médias français, en hommage à un ancien président, allaient bientôt qualifier de « florentin ». Il est vrai que le destin lui donna un coup de pouce : fin novembre 2016, trois terroristes présumés étaient abattus au cours d’une opération conjointe du RAID et du GIGN. Un de leurs complices venait de les livrer aux enquêteurs. Or une rumeur enflait : pour le faire parler, on avait dû renouer avec des techniques d’interrogation « musclées ». Une polémique enflait. Certes, au journal de 20 heures sur TF1, un romancier, émule de Céline, s’emportait : « vive la torture ! » Nonobstant son ironie, l’affaire devenait embarrassante pour le pouvoir.

C’est le 31 décembre 2016 que le président de la République lâcha ce qu’un quotidien de gauche, avec un humour noir, devait qualifier de « bombe politique ». Les vœux traditionnels allaient permettre au président de retourner la situation à son avantage. Celui-ci commença par rappeler les menaces qui continuaient de peser sur le pays. Pourtant, de la peine de mort, il ne dit mot. Il n’était pas question d’accorder la victoire aux terroristes en renonçant aux principes qui fondent la République. « N’oublions pas les “grandes valeurs” ; n’allons pas nous contenter de “petites valeurs” ! » Chacun le comprit, c’était une pierre dans le jardin du Premier ministre.

Le président n’évita pas le sujet qui brûlait toutes les lèvres : « La France ne serait pas la France si elle tolérait la torture ! » Avec une émotion visible, il poursuivit : « Oui, des terroristes nous ont déclaré la guerre. Mais il nous appartient de leur opposer nos valeurs, qui font notre grandeur. » Bien sûr, il n’était pas question de faire preuve de faiblesse : « Il y a un temps pour tout : les valeurs de paix en temps de paix, et les valeurs de guerre en temps de guerre. » L’heure était à la combativité. Il ne fallait donc pas s’interdire toute contrainte physique ou psychologique. Mais au pays des Droits de l’homme, il fallait en finir avec les dérives du secret. Pour encadrer ces pratiques de l’ombre, notre culture républicaine exigeait la transparence d’un contrôle judiciaire. Tel serait le sens de la réforme qu’il allait proposer au Parlement pour lutter efficacement contre le terrorisme dans le respect de nos principes : « La République, c’est le droit ! »

Le lendemain, les « Guignols de l’info » eurent beau jeu de rire de la « torture républicaine ». Mais bientôt, la formule fut reprise au premier degré. Et les protestations des « habitués de l’indignation » ne furent d’aucun effet. L’extrême droite, prisonnière de son histoire, resta muette. La droite se divisa à nouveau. Quant au Parti socialiste, il s’interrogeait : avec ce coup de maître, le président de la République n’avait-il pas gagné sa réélection ? Et ce faisant, ne venait-il pas d’accomplir une véritable révolution politique ? En effet, traditionnellement, les socialistes se faisaient élire à gauche avant de gouverner à droite. Cette fois, le président sortant allait sûrement tenir ses promesses : il gouvernerait comme il allait être réélu – à droite, voire à l’extrême droite.

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