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Billet de blog 1 sept. 2014

Rien de politique

La politique, du moins à en croire les professionnels, c’est ce dont traite le journalisme politique – comme le jeu entre les gouvernements Valls I et Valls II. Mais quel sens peut encore avoir un tel spectacle ? C’est parce qu’il n’a plus rien de politique que, quand un Algérien meurt au cours de son expulsion ou lorsqu’un Rom est lynché, on n’y voit rien de politique.

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La politique, du moins à en croire les professionnels, c’est ce dont traite le journalisme politique – comme le jeu entre les gouvernements Valls I et Valls II. Mais quel sens peut encore avoir un tel spectacle ? C’est parce qu’il n’a plus rien de politique que, quand un Algérien meurt au cours de son expulsion ou lorsqu’un Rom est lynché, on n’y voit rien de politique.

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Il y a plus de dix ans que la France n’avait pas tué pour expulser. Abdelhak Goradia, un Algérien de 51 ans, a succombé le 21 août dans un fourgon de police lors de son transfert du Centre de rétention administrative à l’aéroport. Une source policière s’est hâtée d’évoquer une crise cardiaque, mais le parquet de Bobigny a révélé qu’il était mort d’asphyxie, et ses proches ont pu constater qu’il avait le visage couvert d’hématomes. Il appartiendra à la justice de déterminer les responsabilités exactes, mais on peut déjà l’affirmer : ce décès résulte d’une politique d’immigration.

D’abord, sous François Hollande comme sous Nicolas Sarkozy, il faut faire du chiffre. Manuel Valls s’en vantait en janvier : les expulsions forcées ont augmenté en 2013. Ensuite, la « double peine » n’a toujours pas disparu : c’est au sortir de prison, après avoir purgé sa peine, que l’homme a été emmené en rétention. Enfin, comme souvent, le ministère de l’Intérieur a pris de vitesse la justice : le 28 août, un juge devait se prononcer sur un référé, cet Algérien étant père d’un enfant français. Reste qu’aucun ministre n’a eu un mot pour cette famille. C’est peut-être une bavure policière, mais tout se passe comme s’il ne s’agissait nullement d’une affaire politique. Il est vrai que la droite n’en fera pas grief au gouvernement.

Le 13 juin, un adolescent rom était lynché à Pierrefitte. Darius (de son vrai nom Gheorghe), soupçonné d’une tentative de cambriolage, avait été enlevé par des jeunes de la cité voisine qui, après avoir exigé une rançon, l’abandonnèrent dans un caddie, plongé dans le coma. L’information ne fut révélée que trois jours plus tard ; entretemps, les quelque 200 habitants du squat avaient disparu. Ce lynchage participe donc d’une politique à l’encontre des Roms. Premièrement, en les chassant d’un bidonville à un autre, on leur interdit toute activité économique, pour mieux le leur reprocher ensuite. De plus, après Nicolas Sarkozy, c’est Manuel Valls qui a légitimé les dérives romaphobes. Enfin, quand des Roms sont victimes, les poursuites sont rares, les arrestations plus encore, sans parler des condamnations. D’ailleurs, après le lynchage, il a fallu trois semaines pour ouvrir une information judiciaire !

Plutôt que de mettre en cause cette politique de la race, Libération estime que « personne ne peut prétendre expliquer l’ignoble agression » – « à part peut-être les juges et les enquêteurs ». Pour ceux-ci, Darius (pourtant présenté comme un « débile léger »), « est victime d’une tentative d’homicide, mais il a également des choses à se reprocher ». Le lynchage n’aurait donc rien à voir avec le fait qu’il soit rom : il s’agirait juste d’un règlement de comptes entre pauvres. Car « les Roms ne sont pas tout propres non plus » : Darius aurait été « vendu » par les siens (cédant en réalité aux « Blacks de la cité qui venaient foutre le bazar dans le campement »). Bref, dans cette histoire, personne ne serait blanc – dans tous les sens du terme. Il n’y a donc pas eu d’arrestation. Et une fois encore, aucun responsable n’a rendu visite à la victime ou sa famille.  Mais ce n’est pas la droite qui en fera reproche au gouvernement. Tout se passe comme si cette affaire n’avait rien de politique : ce serait un simple fait divers.

Car la politique, du moins à en croire les professionnels, c’est ce dont traite le journalisme politique – comme le jeu entre les gouvernements Valls I et Valls II. Mais quel sens peut encore avoir un tel spectacle ? D’un côté, l’opposition, faute de pouvoir se déchaîner contre un Premier ministre ovationné par le Medef, en est réduite à brandir l’épouvantail de « la-théorie-du-genre » contre Najat Vallaud-Belkacem. De l’autre, Benoît Hamon et Arnaud Montebourg, hier alliés de Manuel Valls, se (re)découvrent aujourd’hui une conscience de gauche et s’apprêtent à jouer les consciences de la gauche. C’est le ministre de l’Économie sortant qui livre lui-même la vérité de cette mascarade : « il faut savoir quitter la scène quand on ne sait pas jouer plus longtemps la comédie. » Mais qui ne voit que, derrière le masque, il reste un autre masque ? La politique ainsi définie n’est plus rien ; et c’est la raison pour laquelle on peut croire, ou faire croire, que cette « bavure » et ce « fait divers » n’ont rien de politique.

L’histoire se répète, disait Marx : la première fois comme tragédie, et la seconde comme farce. Cependant, à l’heure où la comédie du pouvoir vire à la farce, on aurait tort de s’en divertir, en ignorant la tragédie qui vient.

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Cette chronique a paru dans Libération le 30 août sous un titre que je n'ai pas choisi : « Farce, drame ou politique-fiction? »

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