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Billet de blog 2 mars 2012

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Épuration : l’aveu

À dénoncer l’excès rhétorique, on ignore l’essentiel : l’épuration, c’est la réponse à l’Occupation. Comparer l’élection éventuelle de François Hollande à la Libération, pour Nicolas Sarkozy, c’est donc comparer lui-même son régime à celui du Maréchal Pétain.

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À dénoncer l’excès rhétorique, on ignore l’essentiel : l’épuration, c’est la réponse à l’Occupation. Comparer l’élection éventuelle de François Hollande à la Libération, pour Nicolas Sarkozy, c’est donc comparer lui-même son régime à celui du Maréchal Pétain.
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En décembre 2010, quand Marine Le Pen, pour dénoncer les prières de musulmans dans l’espace public, évoquait l’Occupation, on s’indignait volontiers de la comparaison : n’est-il pas abusif d’en revenir toujours aux heures sombres de notre histoire ? Et des journalistes de lui décerner un « point Godwin », comme à quiconque brandit à tort et à travers les références à la Seconde Guerre mondiale. La lucidité médiatique n’allait pourtant pas sans aveuglement : au moment de succéder à Jean-Marie Le Pen à la tête du Front national, la fille ne venait-elle pas de renverser sa rhétorique ? Loin de minimiser, à l’instar de son père, la gravité de l’Occupation, Marine Le Pen l’associait en effet avec l’Islam pour mieux stigmatiser cette religion « étrangère ».


Aujourd’hui, quand Nicolas Sarkozy répond aux attaques de François Hollande contre « l’État UMP » en affectant d’y voir une menace d’« épuration », les médias ne manquent pas de dénoncer son dérapage. Il est vrai qu’on est loin de la Libération : la proposition du candidat socialiste revient, au moins, à défaire le « système des dépouilles » mis en œuvre de manière sauvage, et non transparente, par le président sortant, et au plus à appliquer en France un « spoils system » à l’américaine, qui a en tout cas l’avantage de signaler, parmi les nominations, lesquelles sont politiques. Pour l’UMP, sans doute était-il de bonne guerre (si l’on ose dire) de s’inquiéter d’une « chasse aux sorcières », comme pendant le maccarthysme des années 1950 ; mais, à la différence de l’épuration des années 1940, avec ses femmes tondues, pour reprendre une formule chère au Parti socialiste, « il n’y a pas mort d’homme ».


Reste qu’à dénoncer l’excès rhétorique, on ignore l’essentiel : l’épuration, c’est la réponse à l’Occupation. Comparer l’élection éventuelle de François Hollande à la Libération, c’est donc aussi comparer le régime actuel à celui du Maréchal Pétain. On sait bien sûr que nombre de critiques du sarkozysme n’hésitent pas à évoquer le spectre de Vichy pour dénoncer la politique d’immigration et d’identité nationale, et ses prolongements xénophobes et racistes contre les Roms ou l’Islam. On n’ignore pas non plus que, sous Nicolas Sarkozy, l’État français n’hésite pas à poursuivre des citoyens qui se risquent à une telle comparaison.


En revanche, on remarque moins que la comparaison est sans cesse mobilisée par nos gouvernants eux-mêmes. Par exemple, c’est Éric Besson lui-même qui, au moment d’accepter le portefeuille de l’Immigration, évoquait le souvenir de Marcel Déat… Ainsi, le « dérapage » du chef de l’État, lorsqu’il parle d’épuration, c’est comme « La lettre volée » : comment mieux cacher l’essentiel qu’en le mettant en évidence sur la table où chacun peut le voir, et où nul n’y prête attention ? Or cette nouvelle d’Edgar Poe a fait l’objet d’une relecture par la psychanalyse lacanienne : le langage montre et masque en même temps.


Les propos du chef de l’État français trahissent un inconscient politique. D’un côté, l’UMP préconisait récemment des sanctions contre Serge Letchimy, député de la Martinique, pour avoir rappelé à l’Assemblée nationale l’histoire à laquelle faisaient écho les provocations du ministre de l’Intérieur, Claude Guéant, sur l’inégalité des civilisations. D’un autre côté, aujourd’hui, c’est le président de la République lui-même qui évoque le spectre de Vichy – comme un retour du refoulé. Toutefois, au lieu de prendre conscience de cet inconscient si loquace, soit d’un lapsus révélateur au moins autant que d’un dérapage, les commentateurs autorisés, et même parmi les Socialistes, semblent rester aveugles à son aveu. Drôle de guerre politique…

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Ce nouveau « syndrome de Vichy » est discuté plus longuement dans mon ouvrage à paraître le 22 mars, Démocratie précaire. Chroniques de la déraison d’État (La Découverte). Il est abordé également dans le quatrième chapitre (« Plus jamais quoi? 1945-2012 ») de l’essai du collectif Cette France-là, Xénophobie d’en haut. Le choix dune droite éhontée, à paraître à la même date chez le même éditeur.

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