Polanski, l'homme et l'artiste

« Ils voulaient séparer l’homme de l’artiste, ils séparent aujourd’hui les artistes du monde ». Adèle Haenel l’a clamé haut et fort: si le César décerné à Roman Polanski est un crachat à la face des victimes de violences sexuelles, ce déni des mutations sociales expose le cinéma français au provincialisme. Sous couvert d’exception culturelle, l’exception sexuelle n’en finit pas de finir en France.

« Il faut séparer l’homme de l’artiste ! » Dans un dictionnaire des idées reçues pour notre temps, il conviendrait de préciser : « Cet impératif s’énonce seulement au masculin ». En effet, l’homme ne renvoie pas ici à l’être humain en général ; la formule est aujourd’hui réservée aux harceleurs et aux violeurs. Il s’agit bien du « sexe fort », autrement dit, de la domination masculine. À l’inverse, nul n’envisage de séparer la femme de l’artiste. Ni les prédateurs sexuels, qui s’emploient toujours à réduire les femmes à leur sexe ; ni, à l’inverse, les féministes pour qui le neutre ne sert qu’à masquer le sexisme. Et de fait, malgré les protestations d’universalisme, manifestement, personne n’oublie qu’une femme est une femme. Sinon, comment comprendre, en dépit des beaux discours, la forte inégalité qui perdure entre les deux sexes dans le monde de la culture, tant dans ses structures de pouvoir que dans ses palmarès ou ses musées – à moins d’invoquer l’infériorité naturelle des femmes ? Pour croire à la désincarnation, mieux vaut être homme.

Il est vrai que ce lieu commun s’autorise parfois de références légitimes. Dans son Contre Sainte-Beuve, Marcel Proust en appelait effectivement à rompre avec l’illusion qui réduit l’œuvre à la biographie : « L’homme qui fait des vers et qui cause dans un salon n’est pas la même personne ». Certes. Encore convient-il de souligner que le narrateur d’À la recherche du temps perdu, Marcel, s’il ne se confond pas avec l’auteur, ne lui est pas entièrement étranger. L’articulation entre les deux est même au cœur de l’esthétique proustienne. On nous explique aussi qu’il serait absurde, pour lire l’Émile, de rappeler que l’auteur de ce traité sur l’éducation avait abandonné ses enfants à l’assistance publique. Faut-il donc séparer tout à fait Jean-Jacques de Rousseau ? Pourtant, l’auteur lui-même pointera sa propre contradiction, dans son livre autobiographique, justement intitulé Les Confessions : « En méditant mon Traité de l’Éducation, je sentis que j’avais négligé des devoirs dont rien ne pouvait me dispenser. Le remords enfin devint si vif, qu’il m’arracha presque l’aveu public de ma faute au commencement de l’Émile ».

Il en va de même pour le cinéma. Woody Allen n’est pas seulement réalisateur ; il est aussi acteur dans ses propres films. C’est un même personnage qu’on retrouve à chaque fois, dont le charme, mélange de gaucherie et de drôlerie, contribue à celui des œuvres. Comment s’étonner que les accusations d’agression sexuelle proférées par sa fille adoptive, Dylan Farrow, projettent une ombre, non seulement sur l’homme, mais aussi sur les films? Ceux-ci nous paraissent soudain moins intelligents ; il devient difficile d’y prendre plaisir avec la même légèreté. Et ce n’est pas un hasard si Ronan Farrow, son fils biologique, est à l’origine des révélations sur Harvey Weinstein : avec #MeToo, on l’a compris, il n’est plus si simple de séparer tout à fait l’homme de l’artiste, et la vie dite privée de la vie professionnelle ; l’une pèse sur l’autre.

Roman Polanski, accusé de viol en 1977 par une mineure de treize ans, droguée à son insu puis sodomisée, a plaidé coupable avant de fuir la justice californienne qui le poursuit encore aujourd’hui. Depuis, les accusations de viol se sont multipliées, jusqu’à la dernière en date, en novembre dernier. Sans doute, à la différence d’Allen ou de Weinstein, n’est-il pas accusé dans sa propre famille ni dans l’exercice de son métier. Mais l’homme n’est pas sans rapport avec l’artiste : sinon, pourquoi publier son autobiographie, Roman par Polanski ? Il suffit de songer à son film Le Pianiste, sur le ghetto de Varsovie. Il est vrai que J’accuse, consacré à l’affaire Dreyfus, est bien loin de ces crimes sexuels. Toutefois, c’est Polanski lui-même qui, dans le premier dossier de presse du film, a choisi d’assumer le parallèle. Pascal Bruckner l’interroge : « En tant que juif pourchassé pendant la guerre, que cinéaste persécuté par les staliniens en Pologne, survivez-vous au maccarthysme néoféministe d’aujourd’hui ? » Polanski se pose alors en victime… des victimes. « Dans cette histoire [l’affaire Dreyfus], j’ai retrouvé des moments que j’avais parfois vécus moi-même. » Comment, dans ces conditions, séparer l’homme de l’artiste ?

En France, avec l’affaire Gabriel Matzneff, on vient de mesurer qu’un gouffre s’était ouvert entre hier et aujourd’hui : comment a-t-on pu, si longtemps, supporter l’insupportable ? Ce n’est pas, comme dans l’Église catholique, que la pédocriminalité de l’écrivain était cachée ; au contraire, elle était affichée. On admirait ce « professeur d’éducation sexuelle », selon le mot de Bernard Pivot en 1990, en toute connaissance de cause. C’est un peu comme apprécier Céline non pas malgré, mais en raison de son antisémitisme. Dans ce contexte, le prix qui vient d’être décerné à Roman Polanski serait-il un retour à 2009 ? Frédéric Mitterrand, ministre de la Culture, déclarait alors : « Si le monde de la culture ne soutenait pas Roman Polanski, ça voudrait dire qu’il n’y a plus de culture dans notre pays ». Ou bien la revanche des Césars, après l’épisode de 2017, quand le cinéaste avait dû renoncer à en présider la cérémonie ?

Le vote de la profession nie tout changement, comme si rien ne s’était passé – non seulement aux États-Unis, jusqu’à la condamnation d’Harvey Weinstein, mais également en France, après la prise de parole d’Adèle Haenel. En quittant la salle à l’annonce de la récompense, l’actrice a bien marqué la violence symbolique exercée sur toutes les victimes de violences. En outre, le prix est une manière d’affirmer que le féminisme n’a rien à voir avec la culture, au risque de suggérer que la culture n’a rien à voir avec le féminisme – puisque l’artiste n’aurait rien à voir avec l’homme. Or « c’est le même corps qui viole et qui filme. » L’Académie vient de valider ce slogan d’un collage féministe : Polanski obtient le César, non pas du meilleur film, mais du meilleur réalisateur (ou , par euphémisme, de la meilleure réalisation). Autrement dit, ce n’est pas l’œuvre qui triomphe ; c’est l’homme. « Ah, pour être dévot, je n’en suis pas moins homme », protestait Tartuffe. Aujourd’hui, peut-on clamer sans hypocrisie : « En devenant artiste, on cesse d’être un homme » ? Car l’exception culturelle ne saurait justifier une exception sexuelle à la loi commune.

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Je reproduis ici mon entretien avec Clarisse Fabre publié le 24 janvier 2017 dans Le Monde, au moment où Roman Polanski avait dû renoncer, sous la pression féministe, à présider la cérémonie des Césars.

« L’idée que les artistes ne seraient pas soumis à la loi sexuelle commune est révolue »

Le sociologue Eric Fassin décrypte « la fin de l’exception sexuelle » en France, alors que Roman Polanski renonce à présider la cérémonie des Césars.

Par Clarisse Fabre Publié le 24 janvier 2017

Il y a vingt ans, Roman Polanski pouvait présider un jury de festival sans que personne ne s’en émeuve. Aujourd’hui, il renonce à présider la Cérémonie des Césars, du fait des protestations d’associations féministes, Polanski ayant été accusé de viol sur une mineure de 13 ans en 1977. Comment expliquez-vous le changement du regard de la société française ?

Puisque la décision est annoncée par Polanski, l’Académie des Césars pourra revendiquer de n’avoir pas cédé à la pression. Mais ce serait rester aveugle à ce qui a changé en France.

Pour le comprendre, il faut se reporter à l’affaire DSK. En mai 2011, le président du Fonds monétaire international, potentiel candidat à la présidentielle de 2012, est accusé d’agression sexuelle et de tentative de viol par une femme de chambre du Sofitel de New York. Je l’écrivais à l’époque, l’opposition entre l’Amérique du « sexuellement correct », censée confondre vie publique et vie privée, et la France « républicaine », attachée à les séparer, avait vécu. Cette affaire marquait « la fin de l’exception sexuelle ».

Or cette exception sexuelle renvoyait aussi, selon moi, à une exception culturelle. En 2009, lorsque Roman Polanski avait été interpellé à Zurich, sous le coup d’un mandat d’arrêt américain, il avait reçu le soutien de Frédéric Mitterrand, alors ministre de la Culture, au nom de la France, et d’une sorte d’exception culturelle.

Dans la France des années 1970, les relations sexuelles avec des mineurs n’étaient pas forcément taboues, du moins quand elles étaient consenties…

Certes, notre regard sur la pédophilie a radicalement changé ; mais même dans les années 1970, Polanski était poursuivi. Il est donc difficile d’invoquer la liberté sexuelle de l’époque pour justifier le viol d’une mineure non consentante droguée à son insu. Reste aujourd’hui un argument : la liberté de l’art. Mais l’idée que les artistes ne seraient pas soumis à la loi sexuelle commune, que le sexe n’est pas politique, et que la France est un monde à part, appartient à une époque révolue.

Si la ministre des droits des femmes, Laurence Rossignol, a jugé « choquant » le fait de confier la présidence des Césars à Polanski, la ministre de la culture est apparue en soutien…

Pour Audrey Azoulay, comme pour l’ancienne ministre de la culture Aurélie Filippetti, c’est de l’histoire ancienne, comme s’il y avait prescription. Autant dire que le viol est important, sauf dans le monde de l’art, au-dessus de ces choses triviales. Aurélie Filippetti a même parlé du « droit absolu » de l’Académie de choisir Polanski. Certes, le choix est libre ; mais pourquoi choisir ce symbole-là ? Dire qu’il y a d’un côté le monde libre de la culture, et de l’autre les féministes qui protestent, revient à suggérer que la culture n’est pas féministe, et que le féminisme n’a pas sa place dans la culture.

Ce type de réaction pousse jusqu’à l’absurde la logique selon laquelle l’art échappe à la politique : il serait purement symbolique. Considérer que l’art est coupé du monde, c’est scier la branche sur laquelle il est assis ! Si l’art nous parle de la vie, c’est bien qu’il prétend rendre compte du monde ; il doit donc lui rendre des comptes.

La bataille s’est emballée sur les réseaux sociaux, comme si chaque camp détenait sa vérité, chacun dans sa bulle…

Je dirais les choses autrement. L’espace public n’est guère démocratique. Il est traversé par la domination : il exclut. Twitter, Facebook, etc., forment donc un contre-espace public dont la contestation finit par se faire entendre dans l’espace public dominant. Les exclus disent : moi aussi, j’ai ma place sur la scène médiatique. Ne me reléguez pas au rôle de public passif. Je fais partie des acteurs. On l’a vu au moment de l’affaire Exhibit B, du nom du spectacle de Brett Bailey, à l’automne 2014 : artistes et associations se sont indignés en découvrant cette installation de l’artiste sud-africain blanc, où des comédiens Noirs semblaient rejouer les « zoos humains » du passé. Ces activistes dénonçaient le monopole de la parole blanche sur des questions postcoloniales. Ils appartenaient au monde de la culture, mais celui-ci ne les voyait que comme « des Noirs ». L’espace public est aveugle à sa propre domination…

Cette nouvelle affaire Polanski s’inscrit aussi dans un contexte, où les femmes peuvent se sentir fragilisées dans leurs droits, qu’il s’agisse de l’avortement, des propos sexistes de Trump aux Etats-Unis, du vote en Russie d’une loi dépénalisant les violences conjugales, etc.

Au lendemain de la marche des femmes, le 21 janvier, le contexte compte. Trump a été élu grâce au vote des hommes blancs, malgré - pour certains à cause - de son sexisme. Si le monde de la culture, en France, s’obstine à dire que le féminisme n’a pas sa place dans le monde de l’art, dans les jurys ou les palmarès, et même lorsqu’il s’agit d’un viol sur mineure, alors, il court le risque de se « beaufiser », voire de se « trumpiser ».

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