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Billet de blog 3 févr. 2015

Apartheid: aveu ou dénégation?

Selon le Premier ministre, un apartheid « s’est imposé à notre pays ». Il ne dit pas : « notre pays a imposé un apartheid ». La voix passive lui permet d’évacuer le sujet de l’action : il peut énoncer un problème sans analyser les responsabilités… des responsables. Autrement dit, cette politique n’en serait pas une. 

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Selon le Premier ministre, un apartheid « s’est imposé à notre pays ». Il ne dit pas : « notre pays a imposé un apartheid ». La voix passive lui permet d’évacuer le sujet de l’action : il peut énoncer un problème sans analyser les responsabilités… des responsables. Autrement dit, cette politique n’en serait pas une. 

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En parlant d’un « apartheid territorial, social, ethnique » lors de ses vœux à la presse le 20 janvier, Manuel Valls a choqué Nicolas Sarkozy. Car, l’ancien président le rappelle, « l’apartheid, c’est la loi honteuse qui, entre 1948 et 1994, a fait régner une inégalité des droits entre les Noirs et les Blancs en Afrique du Sud ». Aussi est-il « consterné qu’on puisse assimiler la République française, qui garantit des soins gratuits, l’école gratuite », bref, qu’il célèbre avec un engouement inhabituel pour la social-démocratie, à ce régime honni pour son racisme officiel. L’enjeu, c’est bien sûr la désignation de coupables, mais aussi de victimes : « Imaginez ce que peut penser aujourd’hui un habitant de la ruralité (sic) qui se sent si souvent abandonné, qui ne brûle pas d’abribus, qui ne casse pas les voitures, quand il voit le Premier ministre, [malgré] tous les efforts financés par les contribuables, comparer la République à l’apartheid… »

Manuel Valls riposte en des termes qui rappellent… Nicolas Sarkozy : « L’erreur, la faute, c’est de ne pas avoir le courage de désigner cette situation, peu importent les mots. Moi, j’ai utilisé toujours les mêmes mots depuis dix ans, parce qu’ils disent la réalité. » « Peu importent les mots », mais « ils disent la réalité » : le « parler vrai » est toujours un double langage. En réalité, si les mots ont un sens, l’apartheid ne « désigne » pas seulement une « situation » ; il pointe une explication, et donc une responsabilité. Le chef du gouvernement ne fait pas simplement le constat de la ségrégation ; l’énoncer en afrikaans, c’est y voir l’effet d’une politique. Nicolas Sarkozy l’a bien compris : aussi se fait-il le porte-parole de la « France périphérique », abandonnée mais paisible, contre des banlieues qui s’embrasent alors qu’elles seraient choyées par la République. Pour l’ancien président, c’est en dépit de l’État que montent les tensions ; au contraire, à en croire l’actuel Premier ministre, ce serait à cause de son action autant que de son inaction.

L’aveu est remarquable : il y a bien, en France, une politique de la race. Sans doute l’État français ne se réclame-t-il pas aujourd’hui, à la différence de l’Afrique du Sud hier, d’une idéologie ouvertement raciste. Il n’empêche : nonobstant les valeurs républicaines, les bons principes et les belles paroles, les politiques menées depuis des décennies provoquent la relégation, la ghettoïsation, la discrimination et la stigmatisation qui touchent en France des populations définies par leur origine, leur apparence ou leur religion. Le plus souvent, cette action se drape dans l’universalisme (on pense « islam », mais on dit « laïcité »), ou bien elle se travestit grâce à des euphémismes (on ne dit pas « Noir » ou « Arabe », mais « issu de l’immigration ») ; parfois aussi, elle se montre à nu (« les Roms ont vocation à retourner en Roumanie ou en Bulgarie »). Mais quelle que soit l’intention, et quelle que soit la rhétorique, le résultat est là.

Maintenant qu’il a avoué, Manuel Valls va-t-il enfin plaider coupable ? Signera-t-il demain l’appel contre les politiques de racialisation (« Reprenons l’initiative ! ») qu’avec d’autres nous avons lancé en décembre ? Évidemment, il n’en est pas question. C’est que l’aveu intervient sur le mode de la dénégation. Selon le Premier ministre, un apartheid « s’est imposé à notre pays » ; il ne dit pas : « notre pays a imposé un apartheid ». La voix passive lui permet d’évacuer le sujet de l’action : il peut énoncer un problème sans analyser les responsabilités… des responsables. Autrement dit, cette politique n’en serait pas une. Ce double langage permet ainsi de dire sans dire, mieux : de ne pas reconnaître tout en donnant l’impression d’avoir reconnu. Depuis lors, la discussion s’engage sur la réalité de la ségrégation (le Premier ministre a-t-il exagéré la situation ?), et non sur ses causes. La politique de la race n’aura été nommée que pour mieux être refoulée : l’apartheid n’est pas un apartheid.

Ainsi fonctionne la rhétorique de Manuel Valls – comme celle de Nicolas Sarkozy avant lui. Ce n’est donc pas un hasard si le premier emprunte au second son expression favorite : « avoir vocation à ». Nos gouvernants font passer leur action pour un destin. Les immigrés ou les Roms ne sont pas des sujets, mais des objets de politiques ; si l’État les chasse, c’est qu’ils sont appelés ailleurs... mais par qui ? L’hypocrisie de ce double jeu est révélée quand Manuel Valls est poursuivi en justice pour ses déclarations sur la « vocation » des Roms, « qui ont des modes de vie extrêmement différents des nôtres et qui sont évidemment en confrontation » : « j’aide les Français contre ces populations, ces populations contre les Français ». Pour la Cour de Justice de la République, « les propos incriminés s’insèrent dans un débat d’intérêt public » : le ministre « a essentiellement exposé que les pouvoirs publics tentaient de mettre en œuvre […] une politique permettant d’aboutir à des solutions acceptables et viables, dans le respect de ces populations et de leur mode de vie. » Il s’agit bien d’une politique, mais puisque c’est celle de la France, on ne saurait parler de « provocation à la discrimination raciale ». La plainte du MRAP a donc été classée le 19 décembre 2013.

Il est vrai que la Cour de Justice de la République est composée d’élus de la République. Cependant, après une seconde plainte déposée par une autre association, la Voix des Roms, le tribunal correctionnel de Paris a suivi l’avis du parquet en se déclarant incompétent le 19 décembre 2014. Pour ces magistrats, loin d’outrepasser la politique du gouvernement, les propos de Manuel Valls ne feraient que la refléter ; l’affaire relèverait donc bien d’un jury de ses pairs. Une fois encore, afin d’exonérer le ministre, on nous explique que celui-ci ne ferait que mettre en mots l’action de la France. Or, par définition, celle-ci ne saurait être taxée d’un racisme contraire aux principes de la République. Ainsi, d’un côté, pour dénoncer l’apartheid, il faut renoncer à y voir une politique. De l’autre, pour échapper à toute accusation de racisme, il suffit de parler au nom de l’État. Telle est la mauvaise foi des politiques françaises de la race. On prête souvent à Bossuet cet aphorisme : « Dieu se rit des hommes qui déplorent des effets dont ils chérissent les causes. » Avons-nous encore le cœur à rire de gouvernants qui condamnent les conséquences de leur propre action ?

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Cette tribune a paru dans Libération daté du 2 février 2015.

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