L'antisémitisme "pour la bonne cause"

À en croire Alain Finkielkraut, Élisabeth Lévy ou Éric Zemmour, la haine des Juifs et la haine de la France ne feraient qu’un. Pourtant, les mêmes savent parfois se montrer tolérants vis-à-vis de l’antisémitisme d’un Renaud Camus, mais aussi d’un Dieudonné ou d’un Alain Soral. Au risque d’en reprendre à leur compte la logique.

À en croire Alain Finkielkraut, Élisabeth Lévy ou Éric Zemmour, la haine des Juifs et la haine de la France ne feraient qu’un. Pourtant, les mêmes savent parfois se montrer tolérants vis-à-vis de l’antisémitisme d’un Renaud Camus, mais aussi d’un Dieudonné ou d’un Alain Soral. Au risque d’en reprendre à leur compte la logique.

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Des manifestations de soutien aux victimes de Gaza sont interdites à Paris tandis que le président de la République affiche un soutien unilatéral à la politique israélienne. Qui veut « importer le conflit » ? En privilégiant le combat contre l’antisémitisme, ne risque-t-on pas en effet de donner aux Français « issus de l’immigration » ou musulmans le sentiment qu’il y aurait « deux poids, deux mesures » ? Opposant « l’intelligence de la guerre » à « l’émotion » d’une « civilisation de l’image », Alain Finkielkraut répond au Figaro le 26 juillet : « Je crois au contraire qu’au nom de la lutte contre l’islamophobie on sous-estime systématiquement la haine dont les Juifs et la France font l’objet dans toujours plus de territoires de la République. » C’est à son tour mettre en concurrence les antiracismes.

 

Le péril antisémite aveuglerait-il l’académicien à toute autre considération ? Ce n’était pourtant pas le cas en 2000 : lors de « l’affaire Camus », il prenait fait et cause pour l’écrivain et contre « la France grégaire ». Renaud Camus déplorait dans son journal la surreprésentation des Juifs sur France-Culture. Or le philosophe n’y lisait qu’une « mélancolie barrésienne » ; c’est le scandale qui l’indignait : « depuis qu’il s’enchante de penser si bien, ce pays fait peur. » L’emportait sans doute sa proximité idéologique avec le contempteur du « Grand remplacement » des populations « de souche » : l’identité nationale reléguait au second plan l’antisémitisme.

 

Cette paradoxale relativisation est d’actualité. En pleine « affaire Dieudonné », début 2014, Élisabeth Lévy (auteure d’un dialogue avec Robert Ménard intitulé : Les Français sont-ils antisémites ?) décrète dans Causeur que le spectacle de l’humoriste est « dans les clous » (« autant l’avouer, je me suis plutôt amusée »), avant de l’interviewer avec des ménagements inhabituels (« Vous ne croyez pas à l’authenticité du génocide juif? – Je ne suis pas du tout spécialisé dans ces choses-là ! »), puis d’y revenir sur la Radio de la Communauté Juive, en toute bonne entente, avec Alain Finkielkraut.

 

Pourquoi tant d’indulgence ? La journaliste pardonne beaucoup à l’auteur d’un « sketch où deux mariés pour tous se voient proposer toutes sortes d’enfants (tous âges et tous usages) par un maquignon africain qui conclut en leur disant : “Ici, on n’est pas homophobes, non pas du tout, on est homovores!” C’est trash et réjouissant, sans fiel ni ressentiment. » On retrouve une semblable alliance de circonstance quand le chroniqueur Éric Zemmour reprend à son compte les attaques contre « la-théorie-du-genre » d’Égalité & réconciliation, le site où Alain Soral promeut la « quenelle » que Dieudonné veut « glisser dans le fond du fion du sionisme », il s’en justifie : « J’ai des désaccords avec lui, j’ai des accords avec lui. De Gaulle, il s’est allié aux communistes pour chasser les Allemands. » Bref, Paris vaut bien une messe.

 

Reste à savoir jusqu’où peut entraîner ce « pragmatisme ». C’est déjà une chose de fermer les yeux sur l’antisémitisme de ses alliés du jour, tout en dénonçant l’aveuglement de ses adversaires ; c’en est encore une autre de se laisser gagner par cette idéologie. Le 5 juillet, le même Éric Zemmour prédit (à tort !) la défaite de l’équipe allemande en Coupe du Monde : « l’Allemagne, elle gagnait quand y avait que des dolichocéphales blonds. » Il emprunte ici le vocabulaire d’un Vacher de Lapouge dans L’Aryen, publié en 1899, en pleine affaire Dreyfus, dont le racisme scientifique allait nourrir l’antisémitisme nazi.

 

Tel est le prix à payer pour des complaisances coupables à l’occasion d’alliances contre-nature. Ainsi, à force de défendre la France « de souche », Alain Finkielkraut a fini par retourner l’argument contre lui-même. Le 15 octobre dernier, sur France Inter, il s’indigne que des Français issus de l’immigration se sentent autorisés à déclarer : « “je suis français autant que vous”. Or moi », poursuit le futur immortel, « je suis évidemment français, mais je ne suis pas tout à fait français, bien que né en France, de la même manière qu’un Français qu’on n’ose plus dire “de souche”. » Que ne dirait-on si pareil argument sortait de la bouche d’un antidreyfusard patenté ? L’antisémitisme serait-il tolérable à condition d’être au service de la « bonne cause » ?

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Cette chronique a paru dans Libération le 2 août 2014 sous un titre un peu raccourci par la rédaction : "Antisémite pour la bonne cause".

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