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Billet de blog 5 mars 2010

Alexandre Dumas : "Le nègre d'un mulâtre" (2/2)

«Fils de mulâtre, sang mêlé de bleu et de noir, Alexandre Dumas doit affronter les regards d’une société française qui [...] lui fera grief de tout : son teint bistre, ses cheveux crépus.» Jacques Chirac a voulu «réparer une injustice» en 2002, en célébrant ainsi l’entrée de l’écrivain populaire au Panthéon.

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«Fils de mulâtre, sang mêlé de bleu et de noir, Alexandre Dumas doit affronter les regards d’une société française qui [...] lui fera grief de tout : son teint bistre, ses cheveux crépus.» Jacques Chirac a voulu «réparer une injustice» en 2002, en célébrant ainsi l’entrée de l’écrivain populaire au Panthéon. C’est dans le cadre de cette histoire raciale qu’il convient de comprendre la question du « nègre » (littéraire, comme on dit aujourd’hui par euphémisme), que prend pour objet le film Lautre Dumas.

(Caricature d'Alexandre Dumas par Cham, 1858)

Dans son inventaire des formes de racisme dont Dumas a souffert, Jacques Chirac rappelait en effet que « certains de ses contemporains iront même jusqu’à lui contester la paternité d’une œuvre étourdissante et son inépuisable fécondité littéraire qui tient du prodige. » Or c’est le thème, aujourd’hui, de L’autre Dumas, centré sur Auguste Maquet – l’un des nègres du grand écrivain. Le génie populaire ne serait finalement qu’un exploiteur et qu’un imposteur. Claude Ribbe dénonce sans ambages « un film ouvertement négrophobe ». « Tant qu’on faisait passer Dumas, qui est l’auteur français le plus lu à l’étranger, pour un ‘caucasien’, il n’y eut pas de problème. » En revanche, avec sa couleur, on exhume aussi le procès fait à Dumas. Tout se passe en effet comme si l’auteur de génie ne pouvait être un métis : derrière le Noir, le nègre.

Aujourd’hui, c’est Le Point qui s’amuse ainsi, de manière délibérément équivoque, dans un article consacré à « l’esclave de Dumas » : « L’ironie de l’histoire veut qu’à l’heure où la France s’apprête, en 1848, à abolir l’esclavage, trime dans les soutes de Paris un nouveau type d’esclave, le ‘nègre littéraire’. » Et d’ajouter : « L’association convient aux deux jusqu’à ce qu’en 1845 un certain Mirecourt publie un pamphlet contre Dumas, le négrier. » « Négrier » ? Le choix de vocabulaire est d’autant plus troublant quand on lit la phrase suivante : « Dumas le fait condamner pour racisme ». Or l’article n’aura nulle part mentionné la couleur de l’écrivain, ni les attaques qu’elles lui valent. Et d’ailleurs, c’est pour diffamation que Mirecourt fut condamné : le racisme n’existait pas pour la loi au milieu du dix-neuvième siècle… Le lien entre le « nègre littéraire » et les origines métisses d’Alexandre Dumas est donc occulté au moment même où il est évoqué, mais il ressort pourtant, à la faveur d’un lapsus du journaliste.

Le langage parle en effet : il ne s’agit pas d’un simple jeu de mots. Ou plutôt, ce jeu de mots a une histoire. Déjà Saint-Simon (que cite le dictionnaire Littré) parlait de faire travailler quelqu’un « comme un nègre », et c’est au milieu du dix-huitième siècle qu’on a commencé d’appliquer le mot aux écrivains ; mais c’est précisément le pamphlet d’Eugène de Mirecourt contre Dumas, en 1845, qui va populariser le terme. Le dictionnaire Robert cite d’ailleurs Fabrique de romans. Maison Alexandre Dumas et Compagnie, pour éclairer cette acception du terme : « Grattez l’œuvre de M. Dumas, … et vous trouverez le sauvage… Il embauche des transfuges de l’intelligence, des traducteurs à gage qui se ravalent à la condition de nègres travailleurs sous le fouet d’un mulâtre ! » Le jeu de mots sera retourné par Dumas fils qui présentait son père comme « un mulâtre qui a des nègres ».

L’ouvrage de Miremont (intégralement disponible sur internet) ne s’embarrasse pas de nuances : « lèvres saillantes, nez africain ; tête crépue, visage bronzé. Son origine est écrite d’un bout à l’autre de sa personne ; mais elle se révèle beaucoup plus encore dans son caractère. » En effet, « aiguillonnez un point quelconque de la surface civilisée, bientôt le nègre vous montrera les dents. » Ainsi, « comme ces chefs des tribus indiennes, que les voyageurs savent amadouer avec des babioles, M. Dumas aime tout ce qui brille, tout ce qui chatoie. […] Les joujoux le séduisent, les fanfreluches lui tournent le cerveau – Nègre ! » Autrement dit, c’est parce qu’il est un nègre (par ses origines) que Dumas exploiterait un nègre (littéraire). Mirecourt joue, consciemment et explicitement, sur le double sens du mot.

Ce jeu de mots n’appartient pas seulement au passé – Le Point vient opportunément le rappeler, mais aussi une controverse, qui date de 2001, autour du livre de révélations du général Aussaresses sur sa pratique de la torture. Dans une chronique du 6 juin, dans L’humanité, l’historienne Régine Deforges évoquait la rumeur selon laquelle ce livre « aurait été ‘réécrit’ par Claude Ribbe, nègre entre autres de Christine Deviers-Joncour ». Or on lisait dans Le Figaro du 29 mai cette formulation ironique : « Aussaresses en a confié la rédaction à un tiers, certes depuis longtemps rompu à l’art de la négritude ». L’humanité du 21 mai explicitait le sous-entendu : « Il faut savoir, pour apprécier le caractère abject de cette formulation, que le romancier Claude Ribbe (qui a démenti d’ailleurs, samedi, avoir en partie réécrit le manuscrit du général Aussaresses) est martiniquais. » Dans le même journal, Régine Deforges dit alors son désaccord :« il est injuste de vouloir faire dire aux mots ce qu’ils ne disent pas. »

Et de préciser : dans l’article du Figaro, on « a employé ‘négritude’ au lieu de ‘nègre’ sans aucune connotation raciste. C’est une erreur, mais mérite-t-elle que Claude Ribbe porte plainte pour ‘injures raciales’ ? » Il est vrai que l’historienne n’accable pas les « nègres littéraires » de son mépris, bien au contraire : comme le rappelle Le nouvel observateur, « lorsqu’on porta Alexandre Dumas au Panthéon, en 2002, il n’y eut qu'une voix pour [Auguste Maquet]. Celle de Régine Desforges, qui regretta dans L’Humanité, le journal des oubliés, que ‘pour avoir aidé à l’élaboration de ces chefs-d’œuvre’, Auguste Maquet n'ait pas eu ‘une petite place au Panthéon auprès de son complice.’ » C’est pourquoi elle peut affirmer sans hypocrisie, dans le titre de sa chronique de 2001 : « il y a nègre et nègre ».

Sans doute. Mais les deux mots ne sont pas sans rapports. En tout cas, ce n’est pas un hasard si Claude Ribbe a édité en 2009, en le présentant comme un roman de jeunesse d’Alexandre Dumas, La Vendée et Madame, attribué jusqu’alors au général Dermoncourt : le grand écrivain aurait été son « nègre ». Le Figaro Magazine dénonçant cet « inédit » comme « un faux », Claude Ribbe répond – en même temps qu’il attaque le film de Safy Nebbou à sa sortie : « Dumas, étant un nègre, était incapable d’écrire. Donc il ne pouvait avoir écrit pour un autre. Cette thèse développée dans Le Figaro Magazine était en fait empruntée au livre de Mirecourt condamné par la justice où, de la même manière, dès 1845, on niait que Dumas ait été capable d’écrire le livre du général Dermoncourt. »

On en revient toujours au même nœud historique, depuis le milieu du dix-neuvième siècle jusqu’à la sortie de L’autre Dumas : les Noirs (fussent-ils métis) peuvent-ils avoir des nègres ? Voire, à l’inverse, peuvent-ils en être ? Il s’agit bien de leur place dans l’écriture – et au-delà, dans la représentation. On ne s’étonnera donc pas du retour de la question, avec la sortie d’un film qui représente Dumas en contestant sa qualité d’écrivain. Ainsi, la controverse que suscite le casting du film n’est pas sans lien avec son thème. Le président du CRAN, Patrick Lozès, intitulait son billet sur ce thème : « Quand le film L’autre Dumas blanchit puis noircit le père des Trois Mousquetaires. » En réalité, il n’y a pas là deux opérations distinctes – le choix de l’acteur d’une part, celui du thème de l’autre. Il est sans doute nécessaire qu’un Blanc joue le rôle d’un Noir pour qu’on ne risque pas d’entendre les connotations raciales du « nègre littéraire ».

C’est bien au moment de la récuser que la question raciale revient à la surface. Ainsi dans le communiqué des producteurs du film, le 17 février : pour Frank Le Wita et Marc de Bayser, la polémique n’aurait « pas de sens ». Bien sûr, « la diversité, dans son ensemble, a besoin d’être promue » ; mais « elle ne doit pas l’être au détriment de la liberté artistique ». Autrement dit, je sais bien, mais quand même. Les producteurs ne s’arrêtent pas en si bon chemin : « le cinéma, comme la vie, ne se réduit heureusement pas à la génétique. » Mais pour l’établir, les voici condamnés à y recourir : si Dumas, « quarteron par sa grand-mère noire, esclave à Haïti, avait bien un quart de sang noir, c’est donc qu’il avait trois quarts de sang blanc ». Et d’ajouter sans sourciller : « Comble d’ironie, il avait les yeux bleus. »

La « liberté artistique » du créateur permet de choisir l’acteur sans être prisonnier de son apparence physique ; gageons ainsi que sa corpulence n’est pour rien dans le choix de Gérard Depardieu pour interpréter Alexandre Dumas. Cela dit, on aurait mauvaise grâce à lui reprocher de n’être pas noir (du tout), puisque Dumas était (plutôt) blanc. D’ailleurs, cela tombe bien : l’acteur partage avec le personnage une caractéristique génétique essentielle : la couleur des yeux. Sans doute serait-il raciste, en revanche, de parler de couleur de peau… À ce jour, non moins que la loquacité des producteurs, le silence du réalisateur, Safy Nebbou, le souligne paradoxalement : si l’enjeu est bien racial, de part en part, c’est qu’il ne suffit pas de n’en rien dire, ou de n’en rien montrer, pour en avoir fini avec cette histoire. À force de se vouloir « aveugle à la race », on risque d’être aveuglé par elle – au moment de (ne pas) la représenter.

(Cette analyse, d'abord publiée sur l'Observatoire des questions sexuelles et raciales, prolonge une première partie retraçant l'histoire raciale d'Alexandre Dumas)

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