Depuis des années, nous nous évertuons à répondre aux attaques à répétition contre la supposée « théorie du genre ». Mais l’heure n’est plus à nous justifier. La validité scientifique ne saurait se décider sous la pression de la rue ou des sondages. La légitimité de la science tient à son autonomie.

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Depuis des années, nous nous évertuons à répondre aux attaques à répétition contre la supposée « théorie du genre ». Nous tâchons d’éclairer les journalistes, les politiques, et plus largement celles et ceux qui, de bonne foi, veulent comprendre les études de genre : à défaut d’empêcher les caricatures, nous nous efforçons de dissiper les malentendus. Inlassablement, nous expliquons que le genre est un concept dont l’utilité a été démontrée de longue date, dans des disciplines multiples, par quantité de recherches menées dans de nombreux pays. Nous précisons que des paradigmes différents, parfois concurrents, définissent ce champ d’études : parler de « la-théorie-du-genre », au singulier, revient à nier cette richesse inséparablement théorique et empirique.

Nous ajoutons qu’analyser la construction sociale de la différence des sexes n’implique nul déni de la réalité biologique : savoir comment un mur est bâti n’a jamais empêché de s’y cogner. Enfin, loin d’affirmer qu’on pourrait devenir homme ou femme au gré de ses fantaisies, nos travaux soulignent la force d’inertie des normes qui assignent des places différentes selon un ordre sexuel hiérarchisé. Il a certes changé depuis une ou deux générations ; les inégalités entre les sexes n’en perdurent pas moins, malgré l’égalité que revendiquent nos sociétés. S’il faut étudier les normes de genre qui continuent de reproduire cet écart entre les principes proclamés et la pratique constatée, c’est dans l’espoir de le réduire.

Mais l’heure n’est plus à nous justifier. Désormais, c’est aux adversaires des études de genre de répondre : de quel droit peuvent-ils disqualifier tout un champ d’études dont ils ne semblent rien connaître ? Bien sûr, il était légitime que l’ouverture du mariage et de la filiation aux couples de même sexe fît l’objet d’un débat démocratique. En revanche, la validité scientifique ne saurait se décider sous la pression de la rue ou des sondages. La légitimité de la science tient à son autonomie, soit à l’évaluation par les pairs. Or tout se passe aujourd’hui comme si le savoir était sommé de se conformer aux exigences de telle ou telle chapelle, religieuse ou pas, comme si la science avait pour vocation de conforter les préjugés et non de les remettre en cause. 

Il est vain de répondre à la désinformation par l’information. Mieux vaut soumettre les adversaires du genre à la question. Une fois admis qu’elle est sans rapport avec les études de genre, qu’est-ce que « la-théorie-du-genre » ? Une fabrication du Vatican importée en France. En 2004, dans sa « Lettre aux évêques sur la collaboration de l’homme et de la femme dans l’Église et dans le monde » Le Cardinal Ratzinger dénonçait « l’occultation de la différence ou de la dualité des sexes » : s’il « entendait favoriser des visées égalitaires pour la femme en la libérant de tout déterminisme biologique, [le genre] a inspiré des idéologies qui promeuvent la mise en question de la famille, de par nature […] composée d’un père et d’une mère, ainsi que la mise sur le même plan de l’homosexualité et de l’hétérosexualité […]. Selon cette perspective anthropologique, […] chaque personne pourrait ou devrait se déterminer selon son bon vouloir ».

Tout l’argumentaire actuel était déjà là. Manquait seulement la formule magique : « la-théorie-du-genre », en écho aux offensives de la droite religieuse étatsunienne contre l’enseignement de la théorie de l’évolution. N’est-ce pas sur le terrain scolaire que s’est portée la bataille en 2011, contre l’introduction du « genre » dans les manuels de Sciences de la vie et de la terre ? Surtout, si l’expression s’est imposée, c’est qu’en France la droite religieuse a trouvé des relais dans une droite réputée laïque : l’ignorance et l’anti-intellectualisme dénoncent la science au nom du bon sens… Ce n’est plus une frange marginale, mais un large spectre qui s’engage à droite contre « la-théorie-du-genre », de Christine Boutin à Nathalie Kosciusko-Morizet, en passant par Hervé Mariton, Henri Guaino et Jean-François Copé.

Aujourd’hui, l’extrême droite a rejoint le combat – non plus seulement sa composante religieuse, avec les intégristes de Civitas, mais aussi les nationalistes identitaires. C’est sur le site d’Alain Soral, qui se dit « national-socialiste », que Farida Belghoul a annoncé sa « Journée de retrait de l’école ». Et c’est au lendemain des manifestations de « Jour de colère » qu’elle a bénéficié d’une couverture médiatique exceptionnelle. Bref, l’unité de toutes les droites, modérées et extrêmes, se fait aux dépens des études de genre.

Face à ces mobilisations politiques déterminées, dans la majorité gouvernementale, certains ont d’abord hésité : le ministre de l’Éducation nationale, Vincent Peillon, entend certes « lutter contre les stéréotypes de genre », mais il se déclare « contre la théorie du genre »... Cet embarras vient de se transformer en reculade sous la pression de manifestants nostalgiques de la famille à l’ancienne. Sur l’ouverture de la PMA aux couples de femmes, le gouvernement avait déjà cédé ; aujourd’hui, en renonçant à la loi sur la famille, il capitule avant même d’avoir combattu. On entend monter un refrain populiste bien connu : et si le genre était seulement l’affaire des « bobos » ? Le peuple n’est-il pas réfractaire à ces préoccupations élitistes ? Dès qu’on traite des femmes, des gays ou des lesbiennes, on nous explique que les classes populaires ne sont pas concernées, comme si elles étaient uniquement constituées d’hommes hétérosexuels, et comme si le genre et la sexualité n’étaient pas l’affaire de toutes et tous.

À ceux qui craignent que le genre ne trouble la quiétude du peuple, il faut expliquer que le trouble vient de l’évolution sociale elle-même : dès lors qu’est ébranlé l’ordre ancien des hiérarchies sexuelles, les rôles des femmes et des hommes ne vont plus de soi. Faut-il regretter l’âge d’or du patriarcat, ou bien se réjouir que l’incertitude provoquée par sa remise en cause n’ouvre une marge de liberté, ou en tout cas de négociation ? Non, notre place dans le monde n’est pas fixée pour l’éternité ; aussi les études de genre travaillent-elles à rendre intelligible l’histoire qui nous traverse jusque dans notre intimité.

 

Lucie Bargel, politiste, université de Nice

Laure Bereni, sociologue, CNRS

Michel Bozon, sociologue, INED

Delphine Dulong, politiste, université Paris-I

Éric Fassin, sociologue, université Paris-VIII

Rose-Marie Lagrave, sociologue, EHESS

Sandrine Lévêque, politiste, université Paris-I

Frédérique Matonti, politiste, université Paris-I

Florence Rochefort, historienne, présidente de l’Institut Émilie du Châtelet

 

Cette tribune collective a paru dans Le Monde daté du 7 février 2014, sous le titre : « Désolante capitulation gouvernementale » (et sans reproduire notre parti pris typographique : « la-théorie-du-genre » entre guillemets et avec tirets). Un article de Mediapart est venu confirmer et redoubler notre constat de capitulation gouvernementale : « Circulaires, manuels, livres: les ministères censurent le mot "genre" ».

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"on nous explique que les classes populaires ne sont pas concernées" : ah bon, des classes populaires, y'en a plusieurs ?