Barack Obama est-il un homme ?

Le 1er de ce mois, Hillary Clinton a lancé un défi à Barack Obama : dans la lutte pour la nomination démocrate, elle proposait, pour les départager, une partie de bowling.
Le 1er de ce mois, Hillary Clinton a lancé un défi à Barack Obama : dans la lutte pour la nomination démocrate, elle proposait, pour les départager, une partie de bowling.Avec ce poisson d’avril, par cette allusion à l’actualité, elle mettait les rieurs de son côté. En Pennsylvanie où il fait campagne, le sénateur de l’Illinois vient en effet de susciter l’hilarité des médias en se montrant plus que médiocre : 37 points, sur un total possible de 300 pour la partie de bowling à laquelle une électrice le conviait.

 

 

 

 

Un peu embarrassé, Obama s’en excuse : « Mon programme économique vaut mieux que mon bowling ! » « Heureusement », s’esclaffe un spectateur. « Yes I Can », lance le candidat, en écho au slogan de sa campagne. Non, au bowling, il ne peut vraiment pas, lui répondent en chœur les médias. Pour les commentateurs, ce n’est pas ainsi qu’Obama va séduire les « Reagan Democrats », soit la classe ouvrière blanche des Etats industriels comme la Pennsylvanie qui, par conservatisme culturel, avait rallié la « majorité morale » républicaine dans les années 1980. En effet, le but de cette partie de bowling n’était-il pas de rapprocher le candidat démocrate d’électeurs qui, d’après les sondages, ne lui sont pas acquis ?

 

Le bowling est une métaphore politique de l’Amérique profonde – comme le Kansas en était la métonymie dans l’essai de Thomas Frank, publié en 2004, à l’heure de la réélection de George W. Bush : What’s the Matter With Kansas, récemment traduit en français, demandait « pourquoi les pauvres votent à droite ». Et de répondre : ce sont les « valeurs » (morales et culturelles) qui pousseraient les classes populaires à voter contre leurs intérêts économiques.

Le sociologue Robert Putnam avait proposé pour sa part, dans un essai de 1995, puis dans un ouvrage en 2000, une autre thèse très influente sur l’évolution de la société américaine – moins solidaire et plus individualiste. La vie associative chère à Tocqueville serait sur le déclin. Le bowling est certes plus populaire que jamais ; mais au lieu de le pratiquer dans des clubs, les Américains y joueraient désormais seuls. Bowling Alone, c’est la thèse du déclin de la sociabilité qui fait le tissu des communautés locales. Bref, le bowling est l’image du lien social qui se défait dans l’Amérique profonde. On comprend pourquoi le bowling s’invite dans la primaire d’un Etat que la crise industrielle menace d’atomisation : les valeurs viriles deviendraient alors le refuge des classes populaires.


Car le lien social est genré. Dans cette culture supposée virile des hommes blancs, le sport n’est-il pas le lien le plus fort? Or un score de 37, « est-ce même possible pour un homme adulte », ironise le New York Times ? Pour tel comique, « je n’ai pas fait 37 depuis que j’étais bébé – et encore, j’étais saoul. » Non seulement Obama ne joue pas comme un adulte, mais sur MSNBC, un présentateur, Joe Scarborough, n’hésite pas à le comparer à « ma fille de quatre ans et demi ».

 

Au cas où l’allusion serait passée inaperçue, sa collègue y insiste en riant : « Obama joue au bowling comme unefille ! » (Il est vrai que le mot « boy » choquerait davantage : dans le langage raciste, il permet de minorer tous les Noirs, quel que soit leur âge). Et lui de renchérir : « Les Américains veulent que leur président, si c’est un homme, soit un vrai homme. » Avec un score de 150, « on est un homme, ou une femme qui sait jouer ». Mais Obama serait décidément trop « délicat » (il utilise le mot « dainty », comme on le dit d’une jeune fille exquise).

 

 

Pour ce journaliste, on est loin de Ronald Reagan, qui avait fait belle figure en s’affichant en 1984 avec une pinte de bière dans un pub de South Boston. On est loin aussi du président sortant. Lorsque, le jour du même bowling malheureux, George W. Bush lance la première balle d’un match de baseball, sans doute est-il sifflé dans le stade en raison de sa politique, mais le commentateur d’ESPN estime que jamais aucun président n’a réussi un si bon lancer… Sans doute les journaux vont-ils rappeler d’autres présidents moins virils ; mais Richard Nixon avait beau être un mauvais sportif, il s’entraînait au bowling – seul le soir à la Maison Blanche.

 

Barack Obama rappellerait plutôt, faut-il l’avouer, Jimmy Carter : on se souvient encore qu’en 1979, parti à la pêche dans la nature sauvage, ce sportif occasionnel affirmait avoir dû repousser l’attaque d’un animal que l’agence de presse baptisait : « le lapin tueur »…

 

 

Bref, la virilité sied mieux aux Républicains. C’est qu’ils en fixent la définition, comme pour le patriotisme : on ne s’étonnera donc pas qu’ils y correspondent mieux. C’est ainsi que l’anti-intellectualisme de droite fait partie de la virilité nationale. Après la flambée du maccarthysme, en 1962, Richard Hofstadter avait étudié dans un livre classique l’histoire de cet anti-intellectualisme dans la vie des Etats-Unis. Cet essai n’a pas vieilli. Dans la culture américaine actuelle des high schools, aux « jocks », les sportifs, s’opposent toujours les « nerds », soit les « intellos ». Aux premiers la virilité, tandis que les seconds seraient efféminés.

 

C’était déjà, malgré son passé militaire, la faiblesse de Kerry en 2004 – aggravée il est vrai par son lien avec la France, pays efféminé par excellence. C’est aujourd’hui celle d’Obama : depuis quand un universitaire n’a-t-il pas accédé à la présidence ? Peut-être faudrait-il remonter jusqu’à Woodrow Wilson, et donc jusqu’à la Première guerre mondiale…

 

 

Dans la politique américaine, les « bons élèves » ont du mal à se faire pardonner leur intelligence : George Bush père a dû cacher sa culture patricienne pour n’être pas vu comme un « wimp » (un « mou »). Bill Clinton échappait au soupçon, grâce à la rumeur de ses aventures, et à son style « folksy » (populaire), enrobé dans un accent du Sud. Hillary Clinton est moins exposée : c’est qu’elle est une femme. En revanche, de Ronald Reagan à George W. Bush, la faiblesse intellectuelle est signe de force. John McCain en est le digne successeur : sa virilité passe aussi par ses résultats de cancre, à l’université – comme pour son prédécesseur, chacun en rit avec bonne humeur. Et d’afficher son incompétence en économie, qui lui fera sans doute plus gagner que perdre de voix. Si l’intelligence fait « élitiste », l’ignorance est la vraie marque de distinction aristocratique.

 

On voit donc le jeu de genre auquel joue Hillary Clinton. Par son défi du 1er avril, elle souligne que Barack Obama n’est pas un homme, un vrai : il serait donc trop cérébral pour en avoir. On songe à la formule de Ségolène Royal à propos de François Bayrou, qui n’ose pas la laisser monter chez lui, entre les deux tours, pour négocier une alliance : « comme un amant qui craint la panne. » S’il s’agit dans les deux cas de signifier que l’homme n’en est pas un, Hillary Clinton, à la différence de Ségolène Royal qui se donne le rôle de l’amante, se place toutefois elle-même sur le terrain de la virilité, en concurrente – ne se dit-elle pas même prête à lui laisser deux coups d’avance ? C’est qu’une femme se doit d’être dure en politique, pour être l’égale des hommes – quitte à n’apparaître plus féminine. Bref (on reviendra sur ce terme, déjà évoqué dans un premier billet), en jouant la carte « mec », elle est bien une « bitch ».

 

Sur internet, les commentaires se déchaînent aux dépens d’Obama. Telle vidéo anonyme rejoue pendant près de dix minutes les images du bowling, assorties d’un commentaire. « Je suis peut-être vieux jeu, mais je pense toujours que le commandant en chef de l’armée la plus puissante au monde devrait être un vrai homme » : « ça aide, si c’est un homme hétéro. » Obama serait « faggotty » – le genre « pédale ». « Je ne dis pas qu’il est gay » ; après tout, « il a une femme et des enfants ». Cela dit, « c’est peut-être une couverture ? » En tout cas, « il danse comme une blanche vieillissante ». Et s’il a deux filles, « c’est qu’il n’a pas été assez homme pour avoir un fils. » Imaginez qu’il soit président : un programme de « pédale » ! « Parlons, dialoguons, plus de guerre, rendons-nous, quittons l’Irak ». On se rappelle l’image utilisée par le néo-conservateur américain Robert Kagan, au moment de déclencher cette guerre, pour rendre compte des réticences européennes : « Les Européens viennent de Vénus, les Américains de Mars. » Aujourd’hui encore, si la guerre est une affaire d’hommes, le retrait militaire signerait la fin de la virilité américaine.

 

Pour Obama, la question était déjà posée, implicitement ou explicitement, avant le fiasco du bowling. Certains la soulevaient lorsqu’il esquissait quelques pas de danse avec Ellen DeGeneres : face à la présentatrice ouvertement lesbienne, pour certains, il dansait « comme un pédé ». Plus récemment, la presse s’était amusée du décalage entre son style un peu raide et l’électorat populaire. Lorsqu’il hésite à s’empiffrer de hamburgers ou d’onion rings dégoulinant de graisse,les médias ironisent : comment cet homme « maigrichon » (« skinny ») peut-il prétendre courtiser un électorat populaire charnu, ventru et joufflu ? Lorsqu’il recule devant un glaçage au chocolat blanc, en disant « c’est trop décadent pour moi », la presse secoue la tête avec incrédulité : qu’est-ce qu’un homme de pouvoir qui surveille sa ligne ? Maureen Dowd, dans sa chronique du New York Times, le met en garde : à la différence de sa rivale démocrate, Obama ne serait pas encore suffisamment un « dur à cuire » – trop « effete », soit un mot qui oscille entre « alangui » et « efféminé ». Et certains de jouer avec l’assonance, pour annoncer sa défaite : « Too elite, too effete, too easy to defeat » (« Trop élitiste, trop efféminé, trop facile à battre »).

 

Obama a pourtant une carte à jouer : le basketball. C’est un excellent joueur, qui sait encore marquer des paniers de trois points. Un commentateur le lui suggère ironiquement : « Il faut arrêter le bowling, et se contenter des paniers. » Mais comme l’a aussitôt perçu Jon Stewart, l’animateur d’une émission satirique d’informations sur la chaîne Comedy Central, The Daily Show, n’est-ce pas s’aventurer sur un terrain raciste ? Et Jon Stewart de retourner la critique du rire contre des médias pour lesquels la politique se joue sur les pistes de bowling…

 

 

 

 

 

 

 

Car au fond, si Barack Obama est un bon sportif, pourquoi n’est-il pas un homme, un vrai ? Ne faudrait-il pas dire plutôt que dans la campagne de Pennsylvanie, en plein « retour des hommes blancs », lui n’est pas un homme « normal » – blanc, disait Coluche ? En effet, le bowling est un sport « blanc », alors que le basketball est devenu, chacun le sait, un sport « noir ». Autrement dit, pour s’affirmer un homme, Obama ne sera-t-il pas condamné à s’afficher noir ? Mais alors, loin d’être charmant, ne deviendrait-il pas, au moins pour une partie de l’électorat féminin, menaçant, comme est menaçante dans l’imaginaire racial la virilité noire, entre lynchage et viol ? N’est-ce pas là le piège qui est tendu à Barack Obama – pas assez viril aujourd’hui, en attendant peut-être de l’être trop demain ?

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