L'Europe, de Lampedusa à Niort

Le problème aujourd’hui, ce n’est pas seulement que les populismes de tous bords, en France et partout dans l’Union, entretiennent le fantasme d’une invasion culturelle ou raciale ; c’est aussi (et peut-être surtout) que l’Europe elle-même ne dit plus autre chose : elle renonce au libéralisme des droits de l’homme, comme pour détourner l’attention de sa politique néolibérale.

Le problème aujourd’hui, ce n’est pas seulement que les populismes de tous bords, en France et partout dans l’Union, entretiennent le fantasme d’une invasion culturelle ou raciale ; c’est aussi (et peut-être surtout) que l’Europe elle-même ne dit plus autre chose : elle renonce au libéralisme des droits de l’homme, comme pour détourner l’attention de sa politique néolibérale.

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À Niort, l’inquiétude monte : la capitale des assurances aurait signé une convention avec le Conseil général de Seine-Saint-Denis pour toucher des subventions en contrepartie de l’accueil de « personnes de couleur noire ». C’est contre cette « rumeur du 9-3 » que la députée-maire PS, Geneviève Gaillard, a déposé plainte – non pas pour incitation à la haine raciale, mais pour « préjudice causé à l’autorité publique par des assertions mensongères. » D’autres villes sont touchées, comme Châlons-en-Champagne où le député UMP Benoist Apparu s’est également tourné vers la justice.

 

Faut-il le préciser ? La rumeur est sans fondement.  Reste qu’on peut lui trouver un point de départ : l’accueil des mineurs étrangers isolés (telle Leonarda, eût-elle accepté le jugement de Salomon de François Hollande). Ceux-ci sont concentrés en Seine-Saint-Denis, comme la pauvreté et l’immigration. Le gouvernement entreprend d’en répartir la charge plus équitablement. Il est toutefois des Conseils généraux qui refusent cette solidarité, au risque de l’illégalité, comme (naguère) la Mayenne (UDI) ou (désormais) le Loiret (UMP). On voit donc comment procède la rumeur : elle confond la classe (les pauvres), l’origine (les immigrés) et la race (les Noirs). De cet amalgame naît une figure : l’invasion.

 

On nous le martèle depuis plus de vingt ans, la France ne saurait accueillir toute la misère du monde. Or le ton se durcit : après le naufrage du 3 octobre à Lampedusa (plus de 350 morts), Éric Zemmour n’hésite pas à déclarer sur I-Télé : « Ces gens-là sont des envahisseurs, puisqu’ils ne respectent pas les lois ; ils envahissent un pays sans autorisation. » Et le droit d’asile ? Pour le chroniqueur, « il est tellement dévoyé qu’il faut le supprimer ». En effet, « quand ça concerne plus de dix personnes, c’est plus un droit d’asile, c’est une invasion. » « Ces gens-là », on l’aura compris, cumulent les tares – pauvreté, immigration et couleur de peau.

 

Qu’importe la réalité des chiffres ? La France se déclare prête à recevoir seulement 500 réfugiés syriens – sur plus de 2 millions (5000 par jour) ! À 90%, ils vont en Turquie, au Liban, en Irak, en Jordanie. Autrement dit, dans la réalité, on est bien loin de l’invasion – du moins en Europe, et singulièrement en France. Pourtant, l’image s’est imposée : de tels discours ne sont plus réservés à l’extrême droite. Il est vrai que le Front national a des relais nombreux, que s’arrachent les médias. Pour eux, l’Union européenne ne contrôlera jamais assez ses frontières : le souverainisme se définit de plus en plus contre ce qu’il appelle « l’immigrationnisme ».

 

Mais le plus grave, c’est que les défenseurs de l’Europe rejoignent désormais ses détracteurs pour la considérer comme une forteresse assiégée. Certes, les responsables de l’Union, à l’instar de José Manuel Barroso, ont fait part de leur émotion après les récents naufrages à répétition. Reste que cette compassion nouvelle (depuis vingt ans, pourtant, 20 000 migrants ont ainsi péri en Méditerranée !) ne change rien à la politique menée. La commissaire européenne aux Affaires intérieures, Cecilia Malmström, peut bien s’indigner : « La Libye, la Tunisie doivent faire cesser le business indigne des embarcations de fortune ». C’est oublier (les associations n’ont pas manqué de le rappeler) que l’Union crée les conditions de ce trafic, tout en sous-traitant la répression à ces pays, y compris sous la dictature de Ben Ali ou Khadafi. Et lorsque l’Europe, sous prétexte de mieux protéger les réfugiés,s’engage à renforcer Frontex et Eurosur, qui sont ses bras armés dans la « guerre contre les migrants », on songe au dessin de Chappatte sur la tragédie de Lampedusa : « Il s’est noyé avant qu’on ait rien pu faire pour l’expulser ! »

 

Le problème aujourd’hui, ce n’est donc pas seulement que les populismes de tous bords, en France et partout dans l’Union, entretiennent le fantasme d’une invasion culturelle ou raciale ; c’est aussi (et peut-être surtout) que l’Europe elle-même ne dit plus autre chose : elle renonce au libéralisme des droits de l’homme, comme pour détourner l’attention de sa politique néolibérale. C’est pourquoi il ne suffit plus de dénoncer l’irrationalité des rumeurs racistes ; il est grand temps de démonter la rationalité folle qui les rend possibles.

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Chronique publiée dans Libération le 25 octobre 2013.

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