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Billet de blog 9 sept. 2011

Genre et SVT: les deux sexes de la droite

L’offensive politique contre des manuels de Sciences de la vie et de la terre (SVT), accusés d’introduire le loup (social) du genre dans la bergerie (naturelle) de la biologie, marquerait-il un tournant dans l’histoire des relations entre la droite française et le sexe ?

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L’offensive politique contre des manuels de Sciences de la vie et de la terre (SVT), accusés d’introduire le loup (social) du genre dans la bergerie (naturelle) de la biologie, marquerait-il un tournant dans l’histoire des relations entre la droite française et le sexe ?

Certes, il n’est guère étonnant que Christine Boutin, présidente du Parti Chrétien-Démocrate, porte l’étendard de la croisade du Vatican contre les études de genre. On n’est pas davantage surpris que la Droite populaire profite du silence du Front national, qu’elle concurrence déjà sur le terrain de l’immigration, pour exiger le retrait de ces manuels : « l’éducation à la sexualité » devrait se résumer « à des questions de santé publique et à des problématiques concernant les relations entre garçons et filles, non à des théories fumeuses. »

Toutefois, il est plus remarquable que le secrétaire général de l’UMP leur affiche son soutien : pour Jean-François Copé, ces 80 députés « posent une vraie question ». Il est vrai que, Luc Chatel le rappelle, le ministre de l’Éducation nationale n’a pas le pouvoir de retirer les manuels ; encore se déclare-t-il « réservé » sur leur interprétation du programme. D’ailleurs, s’il ne conteste pas la liberté éditoriale, il n’encourage pas moins la liberté pédagogique : les enseignants sont libres de choisir un manuel, ou pas… Bref, dans la majorité, l’aile la plus réactionnaire se fait bien entendre – non seulement dans les débats sur la nationalité, mais aussi en matière de sexe.

Or il n’en a pas toujours été ainsi. Certes, l’UMP n’a jamais répudié Christian Vanneste, député du Nord, même quand il était condamné pour propos homophobes (ce jugement, confirmé en appel, devait être annulé par la Cour de cassation). Le parti du président ne prenait pourtant pas ouvertement sa défense. Aujourd’hui, Jean-François Copé n’a pas cette pudeur : « il serait absolument inacceptable que l’on fasse des procès d’intention d’homophobie ou autres ». Pourtant, le même jour, le député des Alpes-Maritimes Lionnel Luca déclare : « Ce qui est grave, c’est que cette théorie, sous couvert de reconnaître différentes identités sexuelles, veut légitimer à terme la pédophilie, voire la zoophilie puisque ceux qui le revendiquent aux États-Unis défendent l’amour pour les jeunes enfants. »

De tels dérapages nous ramènent en arrière – à l’époque du débat sur le Pacs. Sans parler des slogans de manifestation (« les pédés au bûcher ! », ou bien : « Les homosexuels d’aujourd’hui sont les pédophiles de demain ! »), les parlementaires d’opposition rivalisaient à la fin des années 1990 de formules homophobes (où figurait déjà la zoophilie…). Mais depuis lors, on croyait de tels propos voués aux poubelles de l’histoire. Dès l’été 1999, Nicolas Sarkozy avait été le premier à comprendre que la droite faisait fausse route en cédant à l’homophobie la plus réactionnaire. Rejetant un conservatisme en décalage avec l’évolution des mœurs, il revendiquait une droite sexuellement moderne.

L’élection présidentielle de 2002 illustrait cette modernisation : tandis que Christine Boutin, désormais d’autre part, la droite « décomplexée » en matière d’identité nationale. En effet, après le 11 septembre 2001, une nouvelle rhétorique internationale s’impose dans le débat français : le « conflit des civilisations » serait au fond de nature sexuelle. Qu’il s’agisse d’islam ou d’immigration, l’émancipation des femmes et la liberté sexuelle traceraient une frontière infranchissable entre « nous » et « eux ». Le sexisme et l’homophobie nous seraient devenus étrangers : « leur » archaïsme serait désormais incompatible avec « notre » modernité.

Pour justifier son ministère de l’immigration et de l’identité nationale, Nicolas Sarkozy s’autorisait ainsi des valeurs de la République : « les femmes, en France, sont libres, comme les hommes ». « Libres de se marier », bien sûr, et « libres de divorcer » ; mais « le droit à l’avortement », « ça fait partie aussi de notre identité » ! Ce sont les « autres » qui veulent enfermer les femmes dans une « nature » ; au contraire, notre identité nationale les en affranchirait.

Mais aujourd’hui, refuser qu’un manuel consacre une page au « genre, construction sociale », c’est faire de l’ordre sexuel un ordre purement naturel. « Devenir homme ou femme » : le programme de SVT fait écho à une phrase célèbre de Simone de Beauvoir : « on ne naît pas femme, on le devient. » Jacques Myard, député des Yvelines, répond au nom de la Droite populaire : « on naît homme, on naît femme. » Autrement dit, l’anatomie est un destin.

La montée en puissance de la Droite populaire pourrait donc bien marquer la fin des années 2000, l’UMP renonçant au sexe moderne, pour renouer avec le sexe conservateur. Ne lui faudra-t-il pas abandonner la rhétorique de la démocratie sexuelle, instrumentalisée contre l’immigration et l’islam ? De fait, à droite, la stigmatisation des « autres » ne s’embarrasse plus guère de justifications démocratiques... Fini de réconcilier deux rhétoriques, « moderne » et « décomplexée » : sexe ou immigration, la majorité présidentielle est en train de s’aligner sur la Droite populaire, sans complexes.

Le président de la République annonçait ce revirement le 8 mars, en ironisant sur la journée des femmes : « C’est sympathique, il faut le faire, enfin parfois il faudrait qu’on se concentre sur l’essentiel. […] Aujourd’hui d’ailleurs, la vie des femmes ressemble à la vie des hommes. »Bref, le féminisme serait comme l’écologie : « ça commence à bien faire ! » Certains nous annonçaient son recentrage ? En réalité, Nicolas Sarkozy met le cap à droite – même sexuellement. On finirait par se demander ce qui le différencie encore de Marine Le Pen si celle-ci ne prenait pas le relais pour dénoncer « certains quartiers » « il ne fait pas bon être femme, ni homosexuel »… L’extrême droite deviendrait-elle « moderne » au moment où la droite revient à ses amours conservatrices ?

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Cette tribune a paru dans Libération le 7 septembre 2011.

Sur ce sujet, on peut lire aussi la tribune collective de l'Institut Emilie du Châtelet, dont je suis co-auteur, publiée sur le site du Monde le 14 juin 2011 (et qu'on peut signer ici).

Pour une introduction aux questions de genre, je renvoie à cet entretien.

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