Droit de vote des étrangers : pour une gauche décomplexée

En matière d’immigration, alors que la droite s’est lancée dans une fuite en avant vertigineuse, qui la précipite chaque jour davantage vers l’abîme de l’extrême droite, la gauche doit aujourd’hui choisir entre trois stratégies.

En matière d’immigration, alors que la droite s’est lancée dans une fuite en avant vertigineuse, qui la précipite chaque jour davantage vers l’abîme de l’extrême droite, la gauche doit aujourd’hui choisir entre trois stratégies. La première se contente d’offrir une version atténuée de la politique actuelle. C’est ainsi qu’en 2007, sans contester la logique du « cas par cas », Ségolène Royal proposait seulement de lui donner un visage plus humain. Au nom du réalisme, voire des classes populaires, c’était reconnaître que la droite pose les bonnes questions.

La deuxième, qui a prévalu lors des primaires socialistes de 2011, consiste à éviter le sujet, pour ne pas se laisser entraîner sur les thèmes de l’adversaire. Il est vrai que l’immigration n’est nullement une préoccupation prioritaire des Français : les études d’opinion le confirment mois après mois, ceux-ci s’intéressent bien plus à l’emploi, au pouvoir d’achat et aux inégalités, domaines de prédilection de la gauche. Reste que ces deux options se rejoignent sur un point : il n’y aurait rien à gagner à s’opposer frontalement à la droite sur l’immigration.

Une troisième stratégie est d’actualité : elle se joue autour du droit de vote des étrangers. Au lieu de suivre la droite sur son terrain, ou de le lui abandonner, il est possible de le lui contester en tenant sur l’immigration un discours proactif, et non réactif. Certes, nombre de commentateurs autorisés, guère accoutumés à pareille audace, s’inquiètent : la Droite populaire et le Front national ne se mobilisent-ils pas ? Il est néanmoins permis de douter que la gauche ait beaucoup de voix à gagner, ou à perdre, de ce côté-là.

François Hollande écoutera-t-il les conseils d’une Caroline Fourest, qui l’invite prudemment à la prudence ? En période de mondialisation douloureuse, il serait urgent d’attendre, sous peine qu’une telle « ouverture », « vécue comme une trahison supplémentaire de l’État-nation », ne fasse le jeu de « la xénophobie ». Ou bien le candidat socialiste sera-t-il plus sensible aux arguments de la première secrétaire de son parti ? Pour Martine Aubry, au contraire, c’est justement aujourd’hui qu’il faut engager cette réforme, « car, par temps de grande crise économique et sociale, la cohésion et la citoyenneté locales sont des réponses et des remparts face aux populismes ».

Et si le courage politique était payant ? C’est évident à moyen terme : la participation des étrangers extra-communautaires aux élections municipales dissuadera les partis de gouvernement de jouer la carte de la xénophobie politique. L’électoralisme changerait donc de sens. La France romprait avec le « problème de l’immigration » et ses fausses évidences qui dominent le débat public depuis trente ans. Ironie de l’histoire : en agitant régulièrement la promesse du droit de vote des étrangers pour affaiblir la droite en faisant monter le Front national, François Mitterrand a durablement fragilisé la gauche ; c’est qu’il contribuait à accréditer ce « problème ». Toutefois, passer des mots aux actes, ce serait briser la malédiction qui paralyse la gauche depuis lors, et renverser l’ironie.

Mais il y a plus. Même à court terme, en finir avec la frilosité pourrait bien s’avérer rentable. Un sondage récent (BVA / Le Parisien) montre que 61% des Français seraient favorables au vote des étrangers. Mieux : au lieu de dissuader, l’actualité encourage à s’y rallier ; ils sont 6% de plus qu’en janvier 2010. En outre, loin que les classes populaires s’y opposent, les ouvriers s’inscrivent dans la moyenne nationale (60%). Enfin, alors que les plus de 65 ans ne soutiennent ce droit que d’une courte majorité, les plus enthousiastes sont les 18-34 ans (entre 70 et 75%). Défendre le vote des étrangers, c’est donc faire le pari de l’avenir.

La leçon est double. D’une part, la gauche devrait apprendre à se défier des élites « raisonnables » qui parlent au nom du peuple. Ceux qui opposent l’opinion aux belles âmes, et le réalisme à l’angélisme, se voient en effet démentis par ces mêmes sondages dont ils se réclament d’ordinaire. Car la xénophobie politique ne reflète pas tant la xénophobie des classes populaires qu’elle ne cherche à l’attiser. Bref, il importe de ne pas prendre pour argent comptant ce que le populisme, fût-il « éclairé », dit du peuple.

D’autre part, la gauche devrait prendre conscience qu’elle a tout intérêt à prendre l’offensive : en effet, c’est Nicolas Sarkozy qui se trouve ici sur la défensive ; le voici contraint de se renier, en s’opposant aujourd’hui à un droit qu’il défendait hier. Prendre l’initiative, c’est bien reprendre la main. Plus généralement, si la gauche osait s’assumer telle, il deviendrait impossible pour le président de jouer la « triangulation » en allant la chercher sur son terrain pour la faire apparaître timorée, voire hypocrite : en retour, c’est elle qui démasquerait son bluff.

La pusillanimité ne paie pas. Et si la gauche en tirait les conséquences, au-delà même de l’immigration ? Ainsi du nucléaire : Nicolas Sarkozy n’est-il pas déjà condamné à la contre-attaque, soit à la réaction, plutôt qu’à l’action ? Au lieu d’avoir peur de son ombre verte, comme l’y incitent les éditorialistes, son adversaire socialiste n’aurait-il pas intérêt à revendiquer une réindustrialisation fondée sur les énergies renouvelables ? D’autant que l’opinion n’exprime pas non plus la peur du retour à la bougie qu’agite le chef de l’État.On se prend à rêver : au discours gouvernemental sur l’assistanat et la fraude, l’opposition ne pourrait-elle répondre par l’annonce d’une grande réforme fiscale visant à plus d’égalité ?

Encore un exemple : quand Nicolas Sarkozy s’en prend au streaming, cher aux adolescents et aux jeunes adultes, au lieu de rester silencieux, François Hollande ne devrait-il pas prendre le parti des usagers contre les ayants-droit, actionnaires pour qui le renforcement du droit de propriété intellectuelle est une source majeure de profits ? Comme pour le droit de vote des étrangers, ce serait ainsi défendre la jeunesse, dont il veut porter les aspirations, contre le président de « la France qui se couche tôt », celle des épargnants retraités.

En 2007, la droite décomplexée arrivait au pouvoir ; or c’est une gauche complexée qui avait rendu possible cet avènement. À force de renoncer à ses principes au nom de ses intérêts, celle-ci a fini par croire que tout ce qui contredisait ses principes servait ses intérêts. C’était confondre le réalisme avec le renoncement. Mais le droit de vote des étrangers est un test qui pourrait l’aider à sortir de ce cercle vicieux. En effet, la démagogie s’y révèle vertueuse. C’est aussi par électoralisme que la gauche doit s’engager contre la xénophobie politique. Il n’est même pas besoin de courage ; la lucidité suffirait au retour d’une gauche décomplexée.

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Ce texte co-signé avec Michel Feher, philosophe, président de l'association Cette France-là,a paru dans Libération, sous le même titre, le 8 décembre 2011.

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