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Billet de blog 10 mai 2011

Football : un racisme sans racistes

Pour Chantal Jouanno, «il n’y a pas de philosophie raciste ou discriminatoire» dans les propos de François Blaquart; quant à Laurent Blanc, «il s’efforce de remettre les valeurs au coeur du jeu». D’ailleurs, pour la mission d’enquête, «la Direction technique nationale travaille sur la définition du jeu à la française». En revanche, concernant Mohamed Belkacemi,«un rappel à la règle est envisagé»...

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Pour Chantal Jouanno, «il n’y a pas de philosophie raciste ou discriminatoire» dans les propos de François Blaquart; quant à Laurent Blanc, «il sefforce de remettre les valeurs au coeur du jeu». D’ailleurs, pour la mission d’enquête, «la Direction technique nationale travaille sur la définition du jeu à la française». En revanche, concernant Mohamed Belkacemi,«un rappel à la règle est envisagé»...

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Où est le problème ? Pour Gérard Noiriel et Stéphane Beaud, ce ne sont pas tant les propos sur les « Blacks » tenus par des responsables du football français, ou le projet d’instaurer des quotas pour limiter le nombre de jeunes joueurs susceptibles de bénéficier d’une seconde nationalité. L’accusation portée contre ces dirigeants leur paraît d’autant plus injuste que le football contribuerait par excellence au « ‘vivre ensemble’ entre les jeunes des classes populaires ». Sans doute mes collègues et amis ne justifient-ils ni ces propos ni ce projet. Toutefois, le problème serait surtout leur révélation sensationnelle par Mediapart, relayée par la « machine médiatique », et leur dénonciation par des « militants de la ‘cause noire’ » et des « intellectuels critiques » qui contribuent ensemble à « banaliser le racisme », au risque de faire monter le Front national.

Loin d’être isolée, une telle analyse rencontre aujourd’hui beaucoup d’échos en France. Certes, le projet est indiscutablement discriminatoire, nul ne l’ignorait d’ailleurs lors de la fameuse réunion du 8 novembre 2010. Certes, les propos sont embarrassants : « Les Espagnols, ils m’ont dit : ‘Nous, on n’a pas de problèmes. Nous, des Blacks, on n’en a pas.’ » Mais Laurent Blanc n’est pas raciste, chacun en convient, depuis ses coéquipiers du Mondial de 1998 jusqu’à la ministre des sports, Chantal Jouanno. C’est donc un mauvais procès qu’on lui ferait aujourd’hui, alimenté par les querelles de pouvoir, à la veille d’élections à la Fédération française de football. Le problème, ce seraient bien ceux qui crient au racisme, faisant le jeu des « vrais » racistes.

Malek Boutih, chargé des questions de société au Parti socialiste, affirme ainsi que « le problème du ‘racisme’ dans cette affaire est instrumentalisé pour d’autres enjeux. » Et de rappeler « qu’au PS certains ont utilisé ce genre d’argument pour écarter Georges Frêche. » D’une part, on évite ainsi de parler des « vrais problèmes de discrimination », comme le logement, et d’autre part, « loin d’aider la lutte antiraciste, cette histoire aiguise une sorte de ras-le-bol et fait le jeu de forces assez extrémistes. » C’est d’autant plus regrettable que Laurent Blanc « a remis l’équipe de France sur de bons rails. Les joueurs se sont par exemple remis à chanter La Marseillaise. »

Sans le rejoindre sur ce terrain, bien sûr, Gérard Noiriel et Stéphane Beaud proposent pour leur part de distinguer deux problèmes : d’une part, la double nationalité, qui n’aurait « rien de scandaleux » ; de l’autre, le vocabulaire racial, « très critiquable d’un point de vue civique ». Mais le problème n’est-il pas plutôt le lien entre les deux ? Ce que révèle en effet le verbatim, c’est le glissement constant de la nationalité juridique au sentiment d’appartenance, débouchant, après « notre culture, notre histoire », sur les propriétés physiques : « Grands, costauds, puissants. Qu’est-ce qu’il y a actuellement comme grands, costauds, puissants ? Les Blacks. » « Tout est lié », conclut la réunion. On ne s’étonnera pas de retrouver ici le reflet du discours gouvernemental : les dirigeants du football français sont, par fonction, des entrepreneurs d’identité nationale.

Toutefois, la double nationalité, que des députés UMP envisagent au même moment de supprimer, se révèle un faux problème footballistique. Opposé au projet, le sélectionneur des moins de vingt ans, Francis Smerecki, le disait déjà lors de la réunion, sans être démenti : « celui, parce qu’il n’a pas assez d’aptitudes et de talent pour aller avec Laurent et qui va aller dans un autre pays, c’est celui-là que vous voudriez éliminer. » La France perd surtout des joueurs dont elle n’a pas voulu. Elle n’en instaure pas moins en amont des quotas de binationaux potentiels. Contradiction qui en dit long : d’un côté, on s’inquiète du départ de joueurs d’origine africaine, de l’autre, on déplore le trop grand nombre de Noirs athlétiques, au détriment des petits joueurs intelligents. À la fin, le problème est-il que « ces gens-là » partent, ou bien qu’ils restent ?

Faut-il en conclure que Laurent Blanc serait raciste ? Pour beaucoup, c’est impossible : sinon, « nous » le serions tous ! En conséquence, le sélectionneur ne saurait tenir des propos racistes, et le projet auquel il se déclare « tout à fait favorable » ne peut davantage être raciste. Renversons plutôt la question. Est-il besoin d’être raciste pour souscrire aux logiques racistes ? Suffit-il de ne l’être pas pour y échapper ? Pour y répondre, il faut écouter la voix de Lilian Thuram, de Patrick Vieira, ou de Yannick Noah. Pourquoi le racisme inscrit dans la logique discriminatoire leur apparaît-il évident, malgré leur amitié pour Laurent Blanc, et non pas à Christophe Dugarry, Bixente Lizarazu ou Franck Lebœuf ? Peut-être l’expérience personnelle permet-elle aux premiers d’entendre le racisme en effet, là où les seconds ne voient que l’absence d’intention raciste.

Ce n’est donc pas un hasard si le « lanceur d’alerte », qui a enregistré la réunion, s’appelle Mohamed Belkacemi, et s’il est chargé du football dans les quartiers. Ce n’est pas non plus un hasard si André Mérelle, l’ancien directeur de Clairefontaine à qui l’on reprochait de prendre trop de « Blacks » et de « Beurs », protestait lors d’une précédente réunion « que ma femme était black, née en Bretagne et de père africain. Que mes enfants sont quarterons, susceptibles d’aller jouer à l’étranger. Je ne sais pas ce que sont des caractéristiques ethniques. »

Faut-il donc utiliser le même mot pour désigner le racisme en intention, et le racisme en effet, quitte à les confondre ? On pourrait distinguer, comme on le fait entre misogynie et sexisme, ou bien entre homophobie et hétérosexisme. Mais pourquoi s’interdire de parler d’un racisme sans racistes ? C’est une décision pragmatique, et non théorique ; elle incombe d’abord à ceux qui, récusant tout racisme, ne s’en découvrent pas moins pris dans des logiques discriminatoires, quelque nom qu’on leur donne. L’enjeu est stratégique. La dénonciation du racisme peut entraîner des effets pervers – mais il en va de même du silence, exposé à paraître complice. Certes, il ne faut pas désespérer la Courneuve ; mais pourquoi supposer que l’indignation vertueuse devant la discrimination devrait exaspérer les classes populaires, blanches ou non, davantage que l’indulgence coupable ?

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Cettre tribune a paru dans Libération le 9 mai 2011, en réponse à celle, publiée le 6 mai, de Stéphane Beaud et Gérard Noiriel.

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