En 2015, la Grèce a été victime d’un coup d’État silencieux : des banques et non des tanks, répétait Yannis Varoufakis. Mais où sont les colonels d’antan, dira-t-on ? Si l’histoire ne se répète pas en farce, la tragédie se fait soft. De même, avec l’impeachment, le Brésil connaît un coup d’État légal. Dilma Rousseff a subi la torture sous la dictature ; mais ses adversaires actuels ne détruisent pas les institutions de la démocratie brésilienne ; ils les détournent pour réussir là où les Républicains avaient fini par échouer contre Bill Clinton. Des votes et non des bottes : dans nos régimes d’« hommes creux », c’est ainsi que finissent les démocraties (pour paraphraser T.S. Eliot), « non par une explosion, mais dans un murmure ».

Telle est l’autre face de la « révolution furtive » du néolibéralisme, dont la philosophe politique Wendy Brown a montré avec force comment elle défait le « demos » : de la Turquie à la Hongrie, en miroir de la Grèce, l’Union européenne sacrifie volontiers la démocratie au respect des principes néolibéraux – mais elle le fait dans les formes. Ce n’est donc pas un hasard si, en France, c’est d’abord à propos de la loi Macron, puis de la loi Travail, que le gouvernement socialiste recourt à l’article 49-3 : il s’agit d’imposer à son propre camp, en dépit de ses engagements électoraux, l’hégémonie d’une politique néolibérale. 

Bien sûr, la force n’est jamais loin : les violences policières qui se multiplient, de l’état d’urgence à Nuit Debout, en passant par les mobilisations lycéennes et étudiantes, ne sont pas des bavures ; elles participent d’une politique du pire. Qu’il s’agisse du droit à manifester ou même de la liberté d’expression, le durcissement du régime signale par ses choix répressifs les lieux où des pratiques politiques démocratiques continuent d’exister ou même reprennent vie en réaction. À l’heure où les logiques antidémocratiques se déploient dans le cadre institutionnel des démocraties, l’autoritarisme actuel fonctionne ainsi comme un rappel historique : cet avertissement nous invite à la lucidité.

 Reste que l’article 49-3, pour un gouvernement, n’est pas l’arme absolue ; en fait, c’est une arme à double tranchant. Une poignée de députés de gauche aurait la possibilité d’opposer au coup d’État permanent de la Ve République un coup d’État non moins légal, mais authentiquement démocratique. Renverser le gouvernement par une motion de censure, ce serait, sinon revenir à un régime parlementaire, du moins donner un coup d’arrêt aux glissements progressifs du présidentialisme. Certes, les « frondeurs » sont menacés de sanctions politiques s’ils passent à l’acte ; mais cette menace ne vaudra qu’en cas d’échec de la censure.

Car s’ils provoquaient la chute du gouvernement, le président aurait besoin d’eux dès le lendemain – sauf à dissoudre l’Assemblée, mais à quel prix pour sa majorité ? C’est dire que la « minorité qui bloquait l’adoption de la loi », selon la définition négative de François Hollande, aurait le pouvoir positif d’infléchir, non seulement la politique socialiste (en freinant son néolibéralisme), mais aussi le régime lui-même (en lui insufflant un peu de démocratie). En revanche, ne pas voter la censure, fût-ce sous le prétexte hypocrite qu’elle est proposée par la droite, serait un aveu d’impuissance : c’en serait fini d’une fronde sans balle.

Il y a pire : ce serait laisser au gouvernement les mains libres pour prétendre que l’opposition qui va continuer de se faire entendre dans la rue, avec d’autant plus de détermination voire d’exaspération, n’est pas légitime, puisqu’elle n’est pas représentée au Parlement. Bref, à défaut du coup d’État de la censure parlementaire, ce serait encourager la dérive brutale d’un régime qui redoublerait ses coups contre les mobilisations. Le seul espoir démocratique résiderait désormais hors de la vie politique institutionnelle. Certes, ces élus ne pourraient plus compter sur nos voix ; mais en retour, nous saurions une bonne fois pour toutes que nous ne pouvons plus compter que sur nous-mêmes. Mais après tout, c’est peut-être cela qu’il convient aujourd’hui d’appeler démocratie.

On peut se demander en effet si le « mouvement des places » n’est pas le révélateur d’un évidement de la démocratie parlementaire et avec elle d’une conception libérale, héritée des Lumières, de l’espace public. Tout se passe aujourd’hui comme si la politique était autre part. De fait, l’espace que constituent les places, à République et ailleurs, prend le relais d’une sphère publique exsangue. Sans même parler de la télévision, le politique n’a-t-il pas cessé (ou presque) de se jouer dans les tribunes des journaux, pour commencer à se faire entendre ailleurs – sur les réseaux sociaux et dans nos rues ? De fait, un autre espace public est possible. C’est une démocratie ou forme de démocratie différente qui se cherche, soit une réponse bruyante et manifeste au coup d’État silencieux et furtif. 

 

 

 

 

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