Sécurité : un sondage plébiscité

En matière de sécurité, «les annonces de la majorité» seraient «plébiscitées». Du moins Le Figaro l'affirme-t-il en une le 5 août, en s'appuyant sur un sondage Ifop : « Roms, déchéance de nationalité, peines planchers, vidéosurveillance : les idées de l'UMP sont approuvées aussi à gauche. » L'information est aussitôt reprise par une dépêche AFP, qui dictera le ton des médias dans leur ensemble : « Le consensus semble transcender assez largement les tranches d'âge, appartenances sociales ou préférences politiques affichées. »

En matière de sécurité, «les annonces de la majorité» seraient «plébiscitées». Du moins Le Figaro l'affirme-t-il en une le 5 août, en s'appuyant sur un sondage Ifop : « Roms, déchéance de nationalité, peines planchers, vidéosurveillance : les idées de l'UMP sont approuvées aussi à gauche. » L'information est aussitôt reprise par une dépêche AFP, qui dictera le ton des médias dans leur ensemble : « Le consensus semble transcender assez largement les tranches d'âge, appartenances sociales ou préférences politiques affichées. »

Il est vrai que le « palmarès » du sondage (c’est le mot du Figaro) est impressionnant : 80% des Français seraient favorables à « l’instauration d’une peine incompressible de 30 ans de prison pour les assassins de policiers et de gendarmes », 79% au « démantèlement des camps illégaux de Roms », 70% au « retrait de la nationalité française pour les délinquants d’origine étrangère en cas d’atteinte à la vie d’un policier ou d’un gendarme », et 80% au « retrait de la nationalité française aux ressortissants d’origine étrangère coupables de polygamie ou d’incitation à l’excision » [sic]. Avec ces scores de maréchal, on peut bien parler de « plébiscite » pour Nicolas Sarkozy.

 

Clivages

Sans doute quelques articles, de Mediapart à Libération, vont-ils mettre en cause la méthodologie. L’enquête, contrairement aux usages, est menée au cœur de l’été. Les questions s’enchaînent au risque d’entraîner un « biais d’acquiescement » systématique. Surtout, l’Ifop se convertit au sondage en ligne – à l’exemple d’Opinionway, pour des résultats souvent comparables, et pareillement critiqués. C’est d’ailleurs la raison invoquée pour éliminer ceux qui se déclarent sans opinion.L’Ifop s’en justifie sur Rue89 : « Par téléphone, nous avons en moyenne 5% de NSP [ne sait pas]. Sur Internet ou dans les sondages par papier, ce taux est trois ou quatre fois supérieur, car c’est un “item-refuge” pour le sondé. Ça équivaut donc à recueillir des opinions faussées » ; et d’ajouter (sans rire) que les prendre en compte « serait une faute professionnelle. » Peu importe : à l’heure où, selon le Journal du dimanche, Nicolas Sarkozy ferait ainsi « retour au peuple », toute contestation, fût-elle méthodologique, est taxée d’élitisme. Brice Hortefeux peut se frotter les mains : « Comme souvent, le sarkozysme n’est pas en phase avec les élites, mais il l’est avec la société. »

Le plébiscite médiatique du sondage plébiscitaire est souligné par l’indifférence qui a entouré un sondage CSA publié dès le lendemain, dans L’Humanité du 6 août. Il est vrai que les résultats en sont moins spectaculaires : sur le démantèlement des camps illégaux de Roms, 62% les jugent nécessaires (contre 79 % favorables dans le sondage Ifop), et sur le retrait de la nationalité pour meurtre de policier, ils sont 57% (contre 70%). L’écart entre les deux sondages se creuse d’ailleurs si l’on considère les réponses extrêmes – « tout à fait » ou au contraire « pas du tout ». Sans doute la tendance n’est-elle pas inversée ; du moins est-elle atténuée.

Tout se passe en réalité comme si les résultats paraissaient d’autant plus vrais qu’ils sont moins vraisemblables. « De fait, s’émerveille Le Figaro, qui aurait cru que 62% des électeurs de gauche approuveraient qu’on retire leur nationalité française à des ressortissants d’origine étrangère coupables de polygamie ou d’excision ? Ou que 50% des mêmes soient pour la déchéance des délinquants d’origine étrangère qui attenteraient à la vie d’un policier ou d’un gendarme ? » Et d’en conclure, en réponse à Martine Aubry dénonçant une « dérive antirépublicaine » de Nicolas Sarkozy : « Les dirigeants socialistes, dépassés par leurs troupes, n’ont toujours pas fait leur révolution culturelle, huit ans après l’élimination de Lionel Jospin au premier tour de la présidentielle. »

L’enjeu, c’est bien le « plébiscite », soit le consensus censé réunir électeurs de droite et de gauche : alors que, sur la foi du sondage Ifop, Le Monde s’interroge le 6 août : « Sécurité : la fin d’un clivage ? », le même jour, L’Humanité peut titrer en se fondant sur le sondage CSA : « L’ultrasécuritaire clive la France ». Car l’écart y est très important entre d’une part la droite et l’extrême droite (très semblables dans leurs réponses), et d’autre part la gauche et l’extrême gauche (également proches) – dans un rapport, pour chaque réponse, d’au moins 1 à 2. Du coup, on se prend à relire le sondage Ifop, pour constater que le clivage politique entre droite et gauche y reste tout à fait pertinent (bien plus que le sexe ou la résidence, et même que l’âge ou la profession) : pour chaque question, le rapport est d’1 à 1,5 ou 2 !

 

"Faire l’opinion"

Pourquoi l’engouement médiatique qui accueille le sondage Ifop, d’autant plus frappant qu’il est présenté par Le Figaro comme un désaveu pour les médias ? « Des résultats jugés “spectaculaires” par Jérôme Fourquet, directeur adjoint du département Opinion de l’Ifop, qui voit dans cette enquête la confirmation de ce qu’il pressentait: “L’affaire Bettencourt a occupé une place très importante dans les médias, mais l’opinion, elle, a davantage été marquée par les violences des dernières semaines.” » Au nom des Français, l’institut de Laurence Parisot fait donc la leçon aux médias, coupables de trop s’intéresser aux affaires.

Le directeur adjoint du département Opinion n’avait d’ailleurs pas attendu cette enquête pour l’affirmer avec force. En juillet, il déplorait déjà que « l’affaire Bettencourt-Woerth s’étale à la une des journaux et vampirise toute l’actualité politique » ; pourtant, elle n’aurait« pas eu le même écho dans le pays réel que dans la sphère médiatique ». Or l’Ifop n’a publié aucune enquête sur ce scandale ; en revanche, d’après un sondage CSA, 56% des Français le jugent grave. Jérôme Fourquet ne s’en laisse pourtant pas conter : il n’y aurait rien de nouveau depuis 1991, « au moment des scandales touchant le PS »... Surtout, « si une majorité se dessine quant à la gravité du dossier, le jugement porté est cependant très fortement structuré par les affinités partisanes : 72 % des sympathisants de gauche pensent que l’affaire est grave, cette proportion étant deux fois moindre à droite ». Bref, c’est distinguer l’opinion « partisane », avec ses clivages, du « pays réel », forcément consensuel.

Si, pour l’Ifop, les affaires intéressent surtout les médias, qu’est-ce qui importe vraiment pour « les Français » ? En juillet, Jérôme Fourquet soulignait que « seuls 50% des Français avaient parlé avec leurs proches » de l’affaire Woerth-Bettencourt, contre 86% pour les retraites. Mais il ne parlait pas d’insécurité. En réalité, la grande enquête « victimation et sentiment d’insécurité en Île-de-France », menée tous les deux ans auprès de 10 000 personnes (soit dix fois plus que les sondages Ifop ou CSA), concluait en 2009 que, pour les Franciliens, ce n’est plus du tout la délinquance qui est jugée prioritaire (on a reculé depuis 2001 de 39,2 à 12,6%), mais désormais, nettement, la pauvreté et le chômage (à 39,8 et 40,9%).

Si l’Ifop préférait toutefois se fier à ses propres sondages nationaux, une enquête publiée le 28 juillet 2010 montre effectivement une forte progression du sentiment que la délinquance a augmenté depuis 2007 (de 43 à 59%), alors même que 84% des sondés se jugent personnellement en sécurité. Plus intéressant encore : les Français croient d’autant plus à cette augmentation que le taux de délinquance est plus faible dans leur propre département ! Si l’on en conclut, avec France-Soir, que depuis l’élection de Nicolas Sarkozy « le “sentiment d’insécurité” se généralise » (ou du moins la croyance dans l’insécurité…), peut-on penser que la délinquance « vampirise » l’actualité ? Quelques jours plus tard, si l’insécurité lui fait oublier les retraites, Jérôme Fourquet ne mentionne pourtant pas ce sondage de son propre institut dans ses commentaires sur la politique sécuritaire.

On voit ici combien la « vérité » résulte d’une construction. C’est pourquoi les sondeurs ne sont pas plus que les journalistes ou les politiques les interprètes autorisés des « Français ». Les uns et les autres proposent des versions de l’opinion, qui la reflètent bien moins qu’elles ne contribuent à la former. Comme le relève encore Rue89, quand on interroge sur les « camps illégaux de Roms », on pourrait ajouter une question pour savoir « si les gens sont favorables au respect de la loi qui oblige certaines communes à aménager des terrains d’accueil pour les Roms ». « C’est vrai, on aurait pu la poser », reconnaît Frédéric Micheau de l’Ifop. « Mais on est obligé de faire des choix, et tous les choix sont mutilants. » Pour les peines incompressibles de 30 ans, il n’eût pas moins été intéressant de rappeler qu’elles sont aujourd’hui fixées à 22 ans, mais que leur automaticité reste inconstitutionnelle. Quant au retrait de la nationalité, on aurait pu demander s’il était propice à la sécurité de créer des apatrides, s’il fallait le limiter aux Français naturalisés, ou l’étendre aux Français d’origine étrangère (et lesquels), etc. Autant de choix qui découpent la réalité pour lui donner sens.

Revenons au sondage CSA, publié par L’Humanité. La leçon la plus instructive y tient à une aberration apparente. Les questions se multiplient : les mesures annoncées sont-elles « nécessaires », « urgentes », « efficaces », mais aussi « conformes à l’idée que vous vous faites de l’intégration en France » ? Or les réponses peuvent surprendre : c’est dans la même proportion que les mesures contre les Roms et les assassins de policiers sont estimées « justes » (respectivement 56 et 55%) ou « discriminantes » (54 et 53%) ! En réalité, les résultats s’inversent selon qu’il s’agit de sympathisants de droite (80 et 76% les trouvent « justes ») ou de gauche (75 et 74% les trouvent « discriminantes »). Quant à ceux qui les trouvent à la fois « justes » et « discriminantes », équilibrant ainsi le total, leur contradiction apparente confirme surtout que, comme dans tout sondage, la formulation de la question détermine en partie la réponse.

 

Méthode et politique

Définir les questions, ce n’est pas un simple préalable méthodologique ; c’est aussi un enjeu politique. Car les problèmes ne se posent jamais tout seuls ; ce sont toujours des acteurs politiques qui les posent, et qui tentent d’en imposer les termes. « L’opinion publique » ne préexiste pas au débat public, dont les représentations médiatiques et sondagières font partie ; elle en est l’enjeu même. Le président de la République définit aujourd’hui l’insécurité comme une priorité, et la pose en lien avec l’immigration, voire avec l’origine. Il n’offre donc pas tant le reflet de quelque xénophobie ou racisme des Français qu’il ne s’emploie à les attiser par son discours et sa politique.

Il n’appartient ni aux sondeurs ni aux journalistes de s’en faire le relais auprès de la gauche en s’autorisant d’une opinion qu’ils concourent à produire. C’est en effet à l’opposition de proposer un langage alternatif, soit d’autres constructions de l’opinion, et d’autres articulations problématiques – et d’abord avec la politique économique, en réaction à la crise actuelle comme dans la réforme des retraites dont l’Ifop nous rappelait naguère l’importance pour les Français. Si toutefois la gauche se laissait intimider par la droite, mais aussi par des médias ou des instituts de sondage, jusqu’à accepter les termes du débat posé par Nicolas Sarkozy, elle serait condamnée à perdre en 2012 ; sa seule chance de gagner, c’est de poser d’autres questions, pour définir autrement les problèmes – et ainsi façonner à son tour l’opinion publique.

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line-height: 26.8pt">(une version abrégée de ce texte paraît dans Le Monde daté du 13 août sous le titre : "Sécurité : de l'art de façonner l'opinion publique".)

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