Le prix de la liberté d’expression

Lorsque Marie NDiaye s'est vu décerner le prix Goncourt, le 2 novembre, on a beaucoup souligné qu'en plus d'un siècle, elle n'était que la dixième femme à en bénéficier, et seulement la première depuis 1998: «Les prix littéraires sont machistes», déclarait même Françoise Chandernagor. Mais pas un mot sur le fait que la femme qui reçoit ce prix est noire : rien à voir avec la littérature!

Lorsque Marie NDiaye s'est vu décerner le prix Goncourt, le 2 novembre, on a beaucoup souligné qu'en plus d'un siècle, elle n'était que la dixième femme à en bénéficier, et seulement la première depuis 1998: «Les prix littéraires sont machistes», déclarait même Françoise Chandernagor. Mais pas un mot sur le fait que la femme qui reçoit ce prix est noire : rien à voir avec la littérature! L'institution littéraire serait-elle «aveugle à la couleur» (color-blind)? Ou bien le sujet serait-il tabou?

 

Admettons que la polémique lancée contre Marie NDiaye ne marque pas le retour du refoulé racial. On invite souvent les homosexuels à la discrétion. On pourrait donc craindre que, pour les « minorités visibles », le prix de la reconnaissance ne soit l'invisibilité, ou du moins la « réserve ». Faisons malgré tout l'hypothèse qu'il n'en est rien. Reste cependant une question : le prix de la liberté d'expression, pour les artistes, et pour les autres.

 

Éric Raoult, député UMP, soumet au ministre de la culture une question écrite, invoquant contre Marie NDiaye un supposé « devoir de réserve » des lauréats du prix Goncourt : « le droit d'expression ne peut pas devenir un droit à l'insulte ou au règlement de compte personnel. » Interviewée en août dans Les Inrocks sur la France de Sarkozy, l'écrivaine avait jugé « cette France-là monstrueuse ». Cette France-là, c'est bien la politique d'immigration qui la définit aujourd'hui : « Besson, Hortefeux, tous ces gens-là, je les trouve monstrueux. » D'ailleurs, le triptyque des Trois femmes puissantes ne s'achève-t-il pas sur la tragédie d'une réfugiée d'Afrique ?

 

Le jury du prix Goncourt, à l'instar de Bernard Pivot qui parle d'une « bourde », rappelle le député de Seine-Saint-Denis à la réalité, c'est-à-dire à la liberté d'expression (et pas seulement de création) de tout écrivain (« c'est son droit »). Perfide, Patrick Rambaud suggère même qu'Éric Raoult aurait confondu le prix littéraire avec l'élection de Miss France. Du reste, Marie NDiaye persiste et signe - mais elle ne s'en contente pas. Elle en appelle à son tour au ministre : « J'aimerais beaucoup que Frédéric Mitterrand intervienne dans cette histoire puisque c'est à lui que M. Raoult s'est adressé, et nous donne son avis sur le devoir de réserve des Prix Goncourt et même tout simplement des écrivains. »

 

Or le ministre de la culture réagit aujourd'hui : « Je ne veux pas rentrer dans cette polémique ». Chacun est libre : « les écrivains qui reçoivent le prix Goncourt, et Marie NDiaye est un grand écrivain, ont tout à fait le droit de dire ce qu'ils veulent. Par ailleurs, Éric Raoult, qui est un ami et un homme tout à fait estimable, a le droit lui aussi en tant que citoyen, voire en tant que parlementaire, de dire ce qu'il pense. » Sans doute le ministre est-il libre, lui aussi, de renvoyer dos-à-dos le censeur et l'écrivaine.

 

On peut toutefois s'inquiéter lorsqu'il déclare : « le prix Goncourt est une entreprise privée ». Est-ce à dire que, s'il s'agissait par exemple du prix de l'Académie française, le lauréat perdrait sa liberté d'expression ? On pourrait par ailleurs s'interroger sur cette « exception culturelle » : la liberté d'expression serait-elle aujourd'hui réservée aux artistes ? Il n'est donc pas inutile de le rappeler, comme l'a fait Anicet Le Pors : l'obligation de réserve n'est pas inscrite dans le statut des fonctionnaires (voir l'addendum à la fin d'un autre billet). Les serviteurs de l'État sont aussi des citoyens, qui ont droit à la liberté d'opinion.

 

Mais il y a plus. Frédéric Mitterrand estime qu'il n'a « pas à arbitrer entre une personne privée qui dit ce qu'elle veut dire, et un parlementaire qui dit ce qu'il a sur le cœur. Ça me regarde en tant que citoyen, ça ne me concerne pas en tant que ministre. » On peut s'interroger : est-il légitime de renvoyer la question écrite d'un parlementaire à la sphère privée ? Le ministre de la culture à qui elle est adressée n'a-t-il pas le devoir de répondre, en l'occurrence afin de protéger la liberté d'expression des artistes contre l'intimidation politique ?

 

Manifestement, pour Frédéric Mitterrand, la liberté d'expression est à géométrie variable : je l'ai souligné ailleurs, dans une analyse de la controverse sur La mauvaise vie, la liberté que défendait en juillet le ministre dans le cas du rappeur Orelsan, accusé d'incitation à la violence sexiste dans ses textes, il la refusait en octobre au rappeur Morsay, qui appelle dans sa chanson à « niquer la police municipale », en déclarant : « La liberté d'expression ne doit pas être le prétexte à des dérives incitant à la haine ou à la violence. » On reconnaît le style paradoxal de Frédéric Mitterrand: c'est en tant que ministre de la culture qu'il intervenait naguère pour défendre Roman Polanski, avant de mettre son intervention sur le compte de l'émotion.

 

Il a donc bien retenu la leçon de Nicolas Sarkozy, qui aime à se montrer « visiblement ému ». C'est le moyen de faire de la politique sans paraître en faire - ou du moins sans avoir à rendre de comptes. Aussi nous rappelle-t-il qu'Éric Raoult est « un ami ». Si en outre le ministre éprouve le besoin de préciser que le député est « tout à fait estimable », ce n'est pas seulement que le doute pourrait exister chez certains - concernant l'un ou bien l'autre. C'est plutôt qu'est « estimé » à ce prix le soutien politique de l'UMP au ministre ébranlé par la polémique récente. « Monstrueux » ? Voilà exactement ce que vaut aujourd'hui la liberté d'expression pour Frédéric Mitterrand. Même si elle n'avait pas de couleur, elle commencerait à avoir une odeur - l'odeur de la honte.

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