«C’est l’abstention, imbécile!» Les leçons de l'élection de Donald Trump

Le racisme et la xénophobie sont les symptômes, non pas d’une souffrance économique qui affecte réellement les classes populaires, mais d’un ressentiment qui traverse toutes les classes – dans l’électorat de Donald Trump comme dans celui de Marine Le Pen. Une politique de gauche ne saurait donc se donner pour objet premier de sauver les brebis égarées qui pourraient bien être des loups.

L’erreur des sondeurs

La victoire de Donald Trump est aussi l’échec des sondeurs. Une célèbre photographie de 1948 retrouve aujourd’hui son actualité. Harry Truman qui vient tout juste d’être élu président brandit la une prématurée du Chicago Daily Tribune : « Dewey l’emporte sur Truman ! » Une fois de plus, en 2016, les sondages se sont donc trompés. Certes, les derniers annonçaient une course serrée ; l’écart avec le vote effectif n’est donc pas énorme, puisque la candidate démocrate l’emporte dans le vote populaire d’environ un demi-million de voix ; mais dans le collège électoral, cela change tout. Les États les plus incertains (les swing states) ont basculé à quelques milliers de voix près ; et à chaque fois les sondages avaient sous-estimé le vote républicain (de 7 points en moyenne dans le Wisconsin, l’Iowa et l’Ohio ; 4 dans le Michigan, 3 en Pennsylvanie et 2 en Floride).

Certes, les électeurs de Donald Trump pourraient être plus nombreux à décliner de répondre aux sondeurs ; et quand ils ont accepté de le faire, peut-être ont-ils moins osé avouer leur préférence : ces « shy Trumpers », s’ils existent vraiment, ne sont pas sans rappeler les électeurs honteux du Front national dans les enquêtes d’opinion. Reste sans doute l’essentiel : les sondages ont surestimé la participation – à l’instar du directeur de campagne d’Hillary Clinton, qui prédisait un nombre de voix record. Il est vrai que le vote anticipé aura représenté, pour la première fois, plus du tiers du total des suffrages ; à tort, on a cru y voir une poussée du vote hispanique. Le jour de l’élection, les médias ont braqué leur regard vers les files d’attente devant les bureaux de vote. Après leur fermeture, USA Today annonçait encore une progression historique de 4,7% du nombre de votants.

Or, tout compte fait, c’est le contraire : la participation a reculé par rapport aux précédentes élections présidentielles (et pas uniquement à celle, historique, de Barack Obama en 2008) : sinon les chiffres absolus (en raison d’une augmentation de la population de 47 millions depuis 2000), du moins le taux. Voilà pourquoi Hillary Clinton a finalement perdu. En effet, si le candidat républicain recule de plus d’un million de voix par rapport à 2012, sa rivale démocrate en perd près de six millions : les électeurs qui ne se sont pas déplacés sont ceux qui ont fait défaut à celle-ci, plus encore qu’à son adversaire.

Analyser la participation, ou l’abstention ?

On comprend dès lors l’intérêt des sondages de sortie des urnes : ils portent, non sur les électeurs, mais sur les votants effectifs. Aussi sont-ils beaucoup plus fiables : on quitte la prévision pour le constat. En conséquence, tout le monde s’empresse de les commenter – aux États-Unis bien sûr, mais aussi en France. Et chacun d’en tirer des leçons politiques, pour s’inspirer du succès de Donald Trump, ou au contraire y trouver la parade. Or, l’avantage des exit polls est aussi leur inconvénient : ils ne nous disent rien des abstentionnistes. Tout ce qu’on peut lire concernant le vote des femmes, des minorités ou des hommes blancs de classe sans diplôme concerne uniquement, par définition, les votants dans ces catégories. Pour qui veut mobiliser un électorat, c’est donc un biais considérable.

C’est d’autant plus vrai que la participation est traditionnellement basse aux États-Unis : au sein de l’OCDE, le pays est classé 31ème sur 35. En 2016, sur 231 millions de citoyens en âge de participer, 100 n’ont pas voté, soit 42% (et la proportion s’élève à 50% si l’on se réfère seulement aux 200 millions d’inscrits). Toutefois, s’il est bien connu, ce fait n’est guère pris en compte. En donnant les résultats, les médias mentionnent rarement le taux de participation – beaucoup moins qu’en France. D’ailleurs, il n’y a pas de mot en anglais pour dire l’abstention : on utilise une formulation négative sur la participation, qui ne donne pas un taux : low voter turnout. Bref, la précision des sondages de sortie des urnes, qui mobilise aujourd’hui tous les commentaires, contribue à occulter le fait massif de l’abstention, qui reste impensée.

Pourtant, la participation est inégalement répartie selon les catégories démographiques : sans surprise, les électeurs âgés, riches et éduqués sont surreprésentés ; traditionnellement, ceux qui ont une pratique religieuse aussi. En revanche, si les Hispaniques sont ceux qui votent le moins, les Noirs participent plus que les Blancs (à condition bien sûr d’être inscrits sur les listes électorales) ; parmi les moins diplômés, dont on parle tant, ils votent 1,7 fois plus ! Autant dire (gardons-le en mémoire) que les Blancs sans diplôme votent peu… C’est donc en pensant aussi à l’abstention qu’il convient d’analyser les informations disponibles grâce aux sondages de sortie des urnes sur la participation – en mettant l’accent sur l’évolution d’une élection présidentielle à l’autre, du moins pour les questions qui restent les mêmes depuis les années 1990.

Femmes et Hispaniques : un double paradoxe

Premier élément : les femmes ont plus voté pour Hillary Clinton (54%) que pour Donald Trump (42%) ; symétriquement, les hommes ont plus voté pour lui que pour elle – dans la même proportion. Chez les hommes, l’écart s’est accru : Barack Obama n’avait que 7 points de retard en 2012, et il l’emportait même d’un point en 2008. En revanche, chez les femmes, cet écart de 12 points n’est pas nouveau : il était de 11 en 2012, et 13 en 2008. En fait, la préférence des femmes pour les Démocrates date des années 1990 : 8 points en 1992, 16 en 1996. Autrement dit, vingt ans après, Hillary aura moins bénéficié du vote des femmes que Bill – ce qui n’avait pas empêché celui-ci de faire jeu égal chez les hommes.

La question du genre ne se réduit pas au gender gap. Il faut relever aussi que les femmes n’ont pas voté en plus grand nombre (en 2016, elles représentent 52% des votants, soit un point de moins qu’en 2012). Après le scandale de la nomination du juge Clarence Thomas à la Cour Suprême, malgré des accusations de harcèlement sexuel, les élections de 1992 marquaient aux États-Unis « l’année de la femme », soit une revanche contre le sexisme du Sénat, mais aussi des médias, qui se traduisait dans les urnes par l’élection de femmes. En revanche, en 2016, nonobstant les discours enflammés de Michelle Obama, les femmes ne se sont pas mobilisées pour empêcher l’arrivée au pouvoir d’un sexiste avéré qui avait pris position contre leurs droits reproductifs, ni pour faire élire la première femme présidente de l’histoire des États-Unis.

Deuxième constat : les attaques racistes de Donald Trump contre les Latinos et la politique xénophobe qu’il revendique contre les Mexicains, avec la menace d’un mur à la frontière, n’ont pas affecté le vote hispanique. D’une part en effet, contrairement aux attentes, leur participation n’a pas vraiment augmenté : ils représentaient en 2016 11% de l’électorat, contre 10% en 2012 – mais cette progression reflète à peine leur poussée démographique : l’électorat hispanique potentiel s’est accru de 17% pendant cette période (contre 2% pour les Blancs). D’autre part, si le candidat républicain n’obtient que 29% de leurs suffrages (contre 65% pour son adversaire démocrate), l’écart est le même qu’en 2008 (67 contre 31%), et il est bien moindre qu’en 2012 (27 contre 71%) ; si l’on remonte aux deux candidatures de Bill Clinton, il est aussi important qu’en 1992 (61 contre 25%), et moindre qu’en 1996 (72 contre 21%).

Comment interpréter ce double paradoxe ? Pourquoi n’a-t-on pas assisté à une mobilisation des femmes et des Latinos en grand nombre, sinon pour Hillary Clinton, du moins contre Donald Trump ? Si sexisme et racisme n’ont pas eu d’effet sur leur vote, c’est peut-être que ces électrices et électeurs n’ont pas suffisamment pris au sérieux ce candidat. Celles et ceux qui n’avaient pas cru à son succès lors des primaires n’ont pas davantage anticipé son triomphe final. On l’a beaucoup dit des élites, y compris chez les Républicains ; peut-être faut-il le dire aussi des abstentionnistes.

Genre, race et religion

Il n’en va pas de même des électeurs de Donald Trump. Il faut revenir à l’idée qui apparaît le 23 septembre 2016 sous la plume de Salina Jeto dans The Atlantic : « la presse le prend à la lettre, mais pas au sérieux ; ses supporters le prennent au sérieux, mais pas à la lettre. » Le candidat républicain avait apprécié cette formulation ; et le 31 octobre, Peter Thiel, un milliardaire de la Silicon Valley, allait la reprendre à son compte pour justifier son soutien à Donald Trump.

C’est sans doute en ces termes qu’on peut comprendre les réactions à la vidéo du candidat républicain rendue publique le 8 octobre (il s’y vantait d’agresser sexuellement les femmes en abusant de son pouvoir) : l’indignation publique ne doit pas faire oublier que, selon un sondage, les Républicains, à la différence des Démocrates, n’en tiraient aucune conséquence politique : seuls 12% (contre 70 dans le camp adverse) souhaitaient le voir mettre fin à sa campagne. En outre, ce chiffre ne variait guère chez les femmes : 13% seulement. On peut faire à nouveau l’hypothèse qu’elles le prenaient au sérieux, pas à la lettre…Plus remarquable encore : pour 10% des sondés républicains, écouter l’enregistrement renforçait leur jugement positif sur ce candidat. Ne se pourrait-il pas que de tels électeurs, séduits par le machisme de Donald Trump, l’aient pris à la lettre ?

Pour l'interpréter, il faut revenir aux sondages de sortie des urnes. Le candidat républicain l’emporte chez les Blancs : 58% contre 37 pour sa rivale. L’écart était le même, à un point près, en 2008 ; il s’est creusé depuis 2000. En revanche, en 1992 et 1996, Bill Clinton avait presque comblé l’écart hérité des années Nixon et Reagan. Mais il serait réducteur d’isoler la race. Aux États-Unis, on a appris, de Reagan à Bush, à la croiser avec la religion. Sans surprise, Donald Trump est élu grâce au vote religieux (chez les Protestants, 58% contre 19 à son adversaire) : les électeurs sans religion ne suffisent pas à faire élire Hillary Clinton (68% contre 26).

Comment comprendre que la « Majorité morale » ne ménage pas son soutien à un candidat que sa morale devrait répudier ? C’est ici qu’on retrouve la race : parmi les Catholiques, alors que les Blancs donnent 23 points d’avance au Républicain, si l’on considère les Hispaniques, sa rivale l’emporte de 41 points. Surtout, chez les évangéliques blancs, l’écart est spectaculaire : 81% contre 16 ! Mais depuis la prise en compte de cette catégorie dans les sondages de sortie des urnes, en 2004, ce fossé s’est à peine creusé : c’est plutôt une constante. Et c’est toujours la même logique : aux États-Unis comme ailleurs, quand il s’agit de voter, la religion est moins une morale qu’une politique.

L’éducation plus que la classe

Le critère de l’éducation marque davantage une évolution. Si l’on considère les électeurs qui s’arrêtent au lycée (high school), 45% choisissent Hillary Clinton, 51% Donald Trump. Or cette catégorie favorisait jusqu’alors les Démocrates (d’une trentaine de points pour Barack Obama ou avec Bill Clinton). L’écart devient très important si l’on croise race et éducation (sans doute aussi avec le sexe, mais les données ne sont pas disponibles). Les Blancs qui n’ont pas de diplôme universitaire sont seulement 28% à voter pour la candidate démocrate, et 67% pour son adversaire. Or cet écart a une histoire récente : en 1992 et 1996, dans cette catégorie, Bill Clinton faisait jeu égal avec ses adversaires républicains. Les choses basculent en 2000 : 40% des Blancs sans diplôme pour Al Gore et 57% en faveur de George W. Bush ; en 2004, ce dernier en obtient 61%, et John Kerry 38% ; Barack Obama prolonge la tendance : 40% en 2008 (contre 58%), et 36 % en 2012 (contre 61%). Mais c’est en 2016 qu’on atteint 39 points d’écart – soit 14 de plus en quatre ans.

Le niveau d’éducation peut-il se résumer à la classe ? On serait tenté de le penser, dans un pays où le diplôme universitaire est un indicateur d’appartenance à la classe moyenne. Toutefois, la réalité est plus complexe. En effet, si l’on considère les revenus, le résultat est différent : en dessous de 30 000 dollars, le vote démocrate l’emporte encore de 12 points ; entre 30 et 50 000, de 9 points. C’est dans les classes moyennes et supérieures que Donald Trump fait jeu égal avec Hillary Clinton. Mais il est vrai que, dans les classes populaires, le fossé s’est considérablement réduit : encore en 2012, l’écart, parmi les moins riches (jusqu’à 30 000 dollars), était encore de 28 points en faveur de Barack Obama ; en 2008, de 33 points. Même en 2004, parmi ces électeurs, John Kerry l’emportait de 20 points sur George W. Bush. Bref, si l’écart se réduit, en termes économiques, il ne disparaît pas pour autant. En revanche, c’est bien le critère culturel qui est déterminant, défini au croisement du sexe, de la race, de la religion et de l’éducation – et d’autant plus qu’il se creuse très rapidement. Il est donc indispensable de penser en termes de ce qu’on appelle « intersectionnalité ».

Les interprétations politiques du vote

Rien ne permet de penser que les électeurs de Donald Trump ne le prennent pas à la lettre : 86% d’entre eux soutiennent en particulier la construction d’un mur à la frontière mexicaine. Les collégiens du Michigan qui, le 10 novembre à la cantine, se sont mis à scander « Build that wall », n’ont rien de métaphorique, pas plus que les enfants hispaniques que cette scène faisait pleurer. Depuis l’élection, les multiples agressions racistes qui s’autorisent explicitement du nom de Donald Trump sont tout à fait littérales. Toutefois, on peut parler d’une politique symbolique, qui vise à tracer des frontières au sein même de la société états-unienne pour restaurer une Amérique blanche fantasmée.

On peut donc s’accorder avec l’essayiste et journaliste Adam Shatz pour interpréter l’élection de 2016 comme le triomphe d’une politique du ressentiment culturel : les électeurs qui ont porté au pouvoir Donald Trump veulent « recouvrer leur position de domination naturelle. Une domination pas seulement économique mais aussi politique, après une Maison Blanche “confisquée” par une famille noire, puis disputée par une femme : il s’agit de restaurer une représentation blanche et monoculturelle après la déchirure multiculturelle des années Obama. » Le sexisme et le racisme de Donald Trump n’ont certes pas mobilisé contre lui les femmes et les Hispaniques ; en revanche, ils ont réussi à mobiliser une version sexiste et raciste de l’identité masculine blanche. En lui conférant une légitimité, le futur président la fait exister politiquement.

Il importe de ne pas rabattre cette question culturelle sur un problème de classe, comme si les deux logiques se confondaient. Certes, en 2016, les électeurs républicains ont tendance à penser que l’économie se porte mal (79%) et que leur situation familiale empire (78%). Mais la peur du déclassement ne suffit pas à définir la « misère du monde ». Il ne faut donc pas se demander « pourquoi les pauvres votent à droite », selon le titre en français d’un livre de Thomas Frank en 2004 : il portait sur le basculement républicain d’un populisme déserté par les Démocrates. En réalité, la plupart des pauvres (quand ils votent !), ne le font pas pour Donald Trump, et la plupart de ses électeurs ne sont pas pauvres.

Aujourd’hui, ce journaliste et essayiste s’en prend à juste titre à l’aveuglement des élites libérales ; mais c’est à tort qu’il ironise sur des médias pour qui « les électeurs des classes populaires ne soutiennent pas Trump, et s’ils le faisaient, le racisme serait leur seule raison pour s’aligner sur le candidat républicain. » Est-il bien raisonnable, quand on est de gauche, de chercher de bonnes raisons au vote des électeurs d’extrême droite ? Cette focalisation sur la « fausse conscience » des électeurs républicains, lui objectait la philosophe Wendy Brown dans Les habits neufs de la politique mondiale, « évite la perspective plus inquiétante d’une orientation subjective anti-égalitaire, asservissante et abjecte, dans une partie importante de la population américaine. » Les électeurs d’extrême droite ne sont pas des victimes dont il faudrait écouter la souffrance. Ce sont des sujets politiques qu’il faut combattre en s’appuyant sur d’autres.

Le parti des abstentionnistes

Effectivement, la dérive néolibérale du parti démocrate explique son échec dans les urnes ; effectivement, son choix du libre-échange à tout prix explique, en même temps que le déclin des États industriels de la Rust Belt, la désaffection de son électorat traditionnel ; effectivement, enfin, ce tournant coïncide avec les années 1990 : c’est alors que la droite républicaine parvient à incarner la figure politique de « l’homme blanc en colère ». Bref, Hillary paie aujourd’hui une logique engagée avec Bill, et qu’elle n’a fait que prolonger. Il ne suffit donc pas de reprendre le slogan de 1992 : « It’s the economy, stupid ! » Aujourd’hui, il faudrait ajouter : « C’est l’abstention, imbécile ! » Car l’électorat des classes moyennes et populaires ne s’abandonne pas en masse à la séduction de Donald Trump – même chez les Blancs. Pour autant, il n’est pas condamné au Parti démocrate. Reste une troisième option, dont on a vu qu’elle touche particulièrement les classes populaires : l’abstention.

Cette évidence mérite d’être rappelée, tant les conséquences politiques de l’interprétation du vote états-unien vont peser sur l’élection présidentielle française de 2017. Sans doute l’extrême droite et la droite risquent-elles de s’engouffrer dans la voie ouverte par Donald Trump ; mais il n’appartient pas à la gauche de rivaliser sur ce même terrain. On ne peut pas à la fois reprocher aux élites démocrates de délaisser les questions de classe au bénéficie des enjeux culturels et en même temps prétendre répondre à l’insécurité économique des classes populaires en s’attachant à les préserver de « l’insécurité culturelle ». C’est d’autant plus clair qu’aux États-Unis comme en France les minorités visées par les discours d’identité nationale sont surreprésentées dans ces mêmes classes populaires.

Le racisme et la xénophobie, tout comme le sexisme et l’homophobie, sont les symptômes, non pas d’une souffrance économique qui affecte réellement les classes populaires, mais d’un ressentiment qui traverse toutes les classes – dans l’électorat de Donald Trump comme en France dans celui de Marine Le Pen. Une politique de gauche ne saurait donc se donner pour objet premier de sauver les brebis égarées qui pourraient bien être des loups. En revanche, sa priorité devrait être de regagner celles et ceux que leur rejet du parti démocrate n’a pas fait succomber aux sirènes du fascisme. Dans les années 1980, on a parlé des « Reagan Democrats », pour qualifier ces électeurs de classes populaires qui avaient changé de camp. Peut-être parlera-t-on demain des « Trump Democrats ». Toutefois, pour refonder une politique de gauche, mieux vaudrait s’intéresser à l’abstention, qui est un vote de défiance. Plus qu’aucune autre, cette catégorie explique l’échec des partis progressistes ralliés au néolibéralisme. Il y a là une véritable réserve de voix, à condition, au lieu de les abandonner à l’abstention, de prendre le parti des abstentionnistes.

 

 

 

 

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