La gauche espagnole et la démocratie en Catalogne

L’échec électoral de Pedro Sánchez, ce n'est pas seulement la forte percée de l’extrême droite. Tant que prévaut la répression en Catalogne, l’Espagne semble ingouvernable à gauche. C’est donc moins la crise catalane que sa gestion par Pedro Sánchez qui explique son impasse: si l’anti-indépendantisme transcende le clivage avec la droite, comment construire une coalition de gauche?

Pedro Sánchez a raté son pari. Arrivé au pouvoir par surprise, le 1er juin 2018, à la faveur d’une motion de défiance contre Mariano Rajoy, il avait conquis une majorité relative lors des élections générales du 28 avril 2019. Toutefois, depuis lors, il n’a pas réussi à bâtir une coalition pour gouverner avec Podemos : s’il confiait aux proches de Pablo Iglesias les portefeuilles demandés, déclarait le Premier ministre, « il ne pourrait pas dormir la nuit ». Il a donc tout misé sur de nouvelles élections, les quatrièmes en quatre ans, en espérant renforcer sa position. Or, même s’il reste en tête, c’est un revers qu’il vient de subir le 10 novembre.

 Certes, son parti, le PSOE, ne recule que légèrement – de trois sièges (120), et de 0,7% des voix (à 28%). Mais c’est surtout son allié potentiel à gauche, Unidas Podemos de Pablo Iglesias, qui baisse : 35 sièges, soit 7 de moins. La tentative autonome de son ancien numéro deux, Iñigo Errejón, avec sa nouvelle formation, Más País, n’a pas pris (3 sièges). Cependant, en pourcentage de voix, son résultat (2,4%) suffit à rendre compte de la baisse d’Unidas Podemos (de 1,5%, à 12,8%).

À droite, si Ciudadanos s’effondre (10 sièges au lieu de 57), poussant Albert Rivera à la démission, le Parti populaire est renforcé (88 sièges, soit 22 en plus, et près de 21% des voix, soit une poussée de 4%). Reste que le fait majeur, c’est la percée de l’extrême droite : Vox, qui n’obtenait en décembre 2015 que 0,2% des voix, arrive aujourd’hui à 15% (5 points de plus qu’en avril) ; entrée au Parlement avec 24 sièges il y a six mois, cette formation en détient désormais 52. C’en est fini de l’exception espagnole : l’après-franquisme pourrait bien n’avoir été qu’une parenthèse. L’exhumation de Franco, le 24 octobre, visait à en finir avec son héritage ; c’est tout le contraire qui est en train de se passer. « On dort moins bien », souligne avec ironie Pablo Iglesias, « avec plus de cinquante députés d’extrême droite qu’avec des ministres de Podemos ».

Ultime échec : sans surprise, l’intransigeance du PSOE à l’égard des mobilisations catalanes n’aura fait que renforcer les indépendantismes, non seulement en Catalogne, mais aussi au Pays Basque. Pour parvenir à une majorité, Pedro Sánchez aurait besoin, aujourd’hui plus encore qu’hier, du soutien de ces partis régionaux ; or il n’en est pas question. On songe au slogan électoral de la CUP, parti catalan anti-capitaliste indépendantiste, qui vient pour la première fois d’entrer au parlement avec deux sièges : « Si nous ne sommes pas libres, nous serons ingouvernables ! » Il ne s’agit pas seulement de la Catalogne : c’est toute l’Espagne qu’il devient presque impossible de gouverner, tant que prévaut la répression d’État contre les indépendantistes.

Comment expliquer le déplacement du centre de gravité politique vers l’extrême droite, qui coïncide avec l’explosion de la question catalane ? Une première interprétation, largement répandue, fait de la seconde la cause du premier. La percée de Vox ne serait qu’une réaction à la menace indépendantiste. S’il privilégie cette lecture, Pedro Sánchez pourrait être tenté de persévérer dans son intransigeance face aux revendications catalanes. Peut-être même pensera-t-il que Pablo Iglesias, au contraire de lui, a pâti de son ouverture relative.

Pareille interprétation rencontre une première difficulté. En Catalogne, Pedro Sánchez ne se montrait pas aussi intransigeant lorsqu’il est arrivé à la tête du gouvernement ; pourtant, c’était bien après le référendum du 1er octobre 2017 que son prédécesseur Mariano Rajoy avait durement réprimé avant d’engager un procès contre les responsables. Si le Premier ministre socialiste a ensuite durci le ton, ce n’est pas en raison de nouveaux événements catalans ; c’est sous la pression de l’extrême droite : dans le procès, Vox a endossé le rôle légal de « l’accusation populaire ». Pedro Sánchez a voulu éviter d’abandonner cette position à l’extrême droite ; mais le 10 novembre, il n’a pas retiré de bénéfices de son choix stratégique. Il serait donc pour le moins paradoxal, après ces nouvelles élections, de préférer faire cause commune avec la droite pour disputer la défense de la Constitution à l’extrême droite, au moment même où celle-ci ranime la mémoire de Franco...

Cette première interprétation pose ensuite un problème fondamental. Elle revient en effet à considérer que Pedro Sánchez n’est pour rien dans son propre échec : tout se passerait comme si la « crise catalane », c’était ce qu’il lui arrive, et non ce qu’il fait. Le dirigeant socialiste ne mènerait pas la politique catalane ; il ne ferait que la subir. Autrement dit, la politique du gouvernement espagnol n’aurait rien à voir avec la situation en Catalogne. Celle-ci ne serait donc pas une question politique. Et c’est bien là le problème : la dépolitisation de la politique. On met en prison des hommes politiques en raison de leur action politique, et pourtant, on refuse qu’ils soient qualifiés de prisonniers politiques. En même temps, le gouvernement les considère comme des séditieux, et donc s’affiche favorable à de très lourdes peines (près de 100 ans au total pour 9 condamnés), prononcées le 14 octobre par une Cour Suprême très politisée. Enfin, quand de nombreux Catalans se mobilisent en protestation, la réponse, c’est encore la police – et toujours pas la politique.

Il faut donc envisager une deuxième interprétation. Ce n’est pas tant la crise catalane elle-même que sa gestion par Pedro Sánchez qui explique l’impasse dans laquelle il se trouve aujourd’hui. Il aurait pu chercher à développer une approche politique des mobilisations indépendantistes. Cela aurait impliqué, premièrement, de préférer la négociation à l’opposition frontale ; et deuxièmement, au lieu d’imiter Mariano Rajoy, de revendiquer une différence entre des politiques de droite et de gauche. L’erreur du « constitutionnalisme », du point de vue d’une stratégie de gauche, n’est-elle pas de considérer que l’invocation de la Constitution transcende tout clivage politique ?

Sans doute le PSOE, comme la plupart de ses homologues sociaux-démocrates depuis les années 1980, à commencer par le Parti socialiste français, a-t-il reculé devant la bataille idéologique. C’est un effet d’intimidation : l’hégémonie bascule alors de gauche à droite. L’indépendantisme catalan a mauvaise presse en Espagne ? Sans doute. Mais la politique ne consiste pas à refléter l’opinion publique. En tout cas, pas pour la gauche, qui ambitionne de changer le monde, et non de s’y conformer. Une politique de gauche doit se donner pour objectif de marquer des différences avec la droite: au lieu de se fondre dans le sens commun, produire du sens de gauche. La représentation politique n’est pas un miroir ; elle est performative, en ce qu’elle fait advenir ce qu’elle décrit.

La crise catalane aurait pu donner une telle occasion de transformation. Il suffisait de la penser autrement – non pas en termes de nationalisme catalan, ce qui condamne à lui opposer un nationalisme espagnol qui fait le jeu de la droite et de l’extrême droite ; mais comme un enjeu démocratique : faire en sorte que citoyennes et citoyens aient davantage leur mot à dire sur l’organisation politique. « Plus de démocratie » : c’était le slogan catalan du 1er octobre 2017. Celles et ceux qui se mobilisent aujourd’hui contre la répression judiciaire et policière ne sont pas forcément, ou pas encore, indépendantistes, moins encore nationalistes ; en revanche, leur demande, c’est la souveraineté, soit l’auto-détermination. Bref, la politique et donc la démocratie.

Si Pedro Sánchez n’a pas été capable de comprendre qu’il était nécessaire d’inventer une politique alternative face à la crise catalane, c’est qu’il a dans le même temps renoncé au positionnement de gauche qui l’avait porté au pouvoir. C’est lui qui avait refusé une « grande coalition » avec Mariano Rajoy en 2016 : « Non, c’est non ! » Et il a débuté sa présidence du gouvernement espagnol par des gestes affichant un ancrage à gauche, non seulement économiquement (l’augmentation du salaire minimum, l’alignement des retraites sur l’inflation, la hausse des bourses universitaires ou la création de 30000 postes de fonctionnaires), mais aussi en matière d’égalité des sexes (allongement du congé de paternité, parité du gouvernement) et d’immigration (accès à la santé pour les sans-papiers, ouverture symbolique aux réfugiés).

Or ce sont tous ces gestes en direction de la gauche qui ont disparu, en même temps que Pedro Sánchez s’alignait sur le Parti populaire en Catalogne. Oubliés, le début d’ouverture aux réfugiés, le retour des politiques sociales, et même l’affichage féministe. À l’annonce des résultats, les électeurs socialistes avaient raison de scander une nouvelle fois, face à leur leader, « con Iglesias sí, con Casado no » : pour gouverner, oui avec Unidas Podemos, non avec le Parti Populaire – une alliance à laquelle l’invite Manuel Valls, pourtant candidat naguère de Ciudadanos à Barcelone. Le journal de gauche Ctxt avait donc également raison de reprendre ce slogan en titre de son éditorial. Et aussi la maire de Barcelone, Ada Colau, de prévenir sans ambages dans un tweet : « ou bien les gauches font front commun, ou bien nous serons tous dans la merde. »

Et c’est toujours la même logique, si familière depuis les années 1990 : ce que Dick Morris, conseiller de Bill Clinton pour sa réélection en 1996, avait baptisé « triangulation ». Il ne s’agit pas seulement de tactique, à savoir brouiller les pistes en empruntant des idées à l’adversaire, mais de stratégie : transcender l’opposition entre droite et gauche, en mêlant les deux, au nom du réalisme et du pragmatisme. Cette Troisième voie, qu’ont empruntée à leur tour Tony Blair ou Gerhard Schröder, et bien d’autres, a effectivement permis des victoires ; mais il y a longtemps que ce n’est plus le cas à gauche (l’élection d’Emmanuel Macron nous rappelle que cela ne pose pas le même problème à droite).

Pourquoi, électoralement, ce qui s’est révélé efficace il y a vingt ans ne l’est-il plus ? Chez les sociaux-démocrates, la triangulation a pu bénéficier un temps d’un effet de surprise, et donc séduire un électorat centriste, sans perdre tout de suite sa base de gauche. Mais nous n’en sommes plus là. D’abord, la désillusion pousse les électeurs de gauche à l’abstention. On ne l’a guère souligné : en Espagne, d’avril à novembre 2019, le taux de participation a baissé de presque six points. Ensuite, la vieille formule de Jean-Marie Le Pen vaut encore, et pas seulement en France : les électeurs préfèrent l’original à la copie. Si c’est pour mener une politique de droite, autant voter à droite ! Enfin, saper la croyance en l’opposition entre droite et gauche, c’est scier la branche sur laquelle la gauche est assise : elle seule en a vraiment besoin.

Reste à expliquer pourquoi les leaders socialistes comprennent assez bien ce mécanisme pour se faire élire sur une promesse de gauche, mais pas assez pour la tenir en vue de se faire réélire. Songeons à François Hollande, qui menait une campagne de gauche en 2012 avant, aussitôt élu, de se ranger à droite. Il allait en payer le prix fort, puisqu’il a dû renoncer à se porter candidat à sa propre succession en 2017. Pourquoi Pedro Sánchez n’a-t-il pas été capable d’en tirer les leçons ? Sans doute pourra-t-on se dire que les politiques, comme les généraux, mènent souvent la bataille selon les règles d’hier, et non d’aujourd’hui.

Mais il y a plus : les dirigeants de gauche, bien souvent, ne croient plus suffisamment à la gauche. Il ne s’agit pas seulement des sociaux-démocrates. Même leurs adversaires populistes de gauche hésitent aujourd'hui à se réclamer de l’opposition entre droite et gauche, comme si elle était dépassée : parler du peuple, par opposition aux élites, revient à mettre entre parenthèses ce clivage idéologique qui traverse toutes les classes. Or, s’il est vrai qu’un gouvernement de gauche qui mène une politique de gauche est susceptible de perdre, s’il vire à droite, il en est sûr.

Et surtout, il ne s’agit pas seulement de victoires électorales, avec toutes leurs incertitudes : sans l’affrontement des valeurs, en quoi la politique serait-elle démocratique ? Politiser la question catalane, c’est-à-dire reconstituer une alternative idéologique en produisant un sens politique, ce pourrait être pour l’Espagne – contre le retour d’un franquisme dont la Transition démocratique, accompagnée par le PSOE, n’a jamais vraiment purgé la société – le point de départ d’une reconstruction de la gauche, avec, tout simplement, « plus de démocratie ».

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