Manifestations : la politique des chiffres

« Désormais, quand il y a une grève en France, personne ne s’en aperçoit. » On comprend mieux aujourd’hui le sens de la phrase provocante de Nicolas Sarkozy, prononcée devant l’UMP le 5 juillet 2008 : désormais, quand il y a une manifestation en France, il faudrait que personne ne s’en aperçoive. Ainsi s’explique la bataille des chiffres.

« Désormais, quand il y a une grève en France, personne ne s’en aperçoit. » On comprend mieux aujourd’hui le sens de la phrase provocante de Nicolas Sarkozy, prononcée devant l’UMP le 5 juillet 2008 : désormais, quand il y a une manifestation en France, il faudrait que personne ne s’en aperçoive. Ainsi s’explique la bataille des chiffres.

 

C’est à chaque fois la même histoire – le grand écart entre les chiffres reconnus par la police et ceux que revendiquent les organisateurs. Or à l’évidence, malgré les différences dans les méthodes de comptage, que souligne Mediapart, il s’agit d’un problème politique, et pas seulement technique. L’histoire politique des chiffres peut donc nous aider à trancher la bataille des chiffres. Certes, les uns ont intérêt à minimiser, les autres à maximiser. Aussi est-il tentant de les renvoyer dos-à-dos pour faire la moyenne entre deux exagérations symétriques.

 

Dans Le Figaro du 12 octobre, l’historienne Danielle Tartakowsky rappelle utilement que cette politisation date des grèves de 1995 : « c’est Alain Juppé qui, le premier, théorise cette vision des choses en déclarant qu’à partir de 3 millions de personnes dans la rue, il démissionnerait. Les Guignols de l’info, sur Canal +, inventent alors le « Juppéthon », parodie du Téléthon. » En fait, le premier ministre avait seulement parlé de 2 millions – et ce souvenir éclaire sans doute le refus actuel de confirmer des chiffres approchant de ce total.

 

Toutefois, pointer l’enjeu n’amène pas l’historienne à trancher sur la réalité des chiffres : « En général, on observe une évolution parallèle des chiffres des organisateurs par rapport à ceux des autorités. Et puis, la police prend parfois l’initiative de publier des chiffres particulièrement bas. Les organisateurs rétorquent en diffusant des chiffres un peu élevés. C’est un jeu, le but pour les deux parties étant tout de même de rester dans les limites du plausible. » Au moment de rappeler les données depuis 1984, le quotidien n’hésite donc pas à conclure : « pas de logique historique pour expliquer les écarts. »

 

Or le même jour, les policiers de terrain révèlent le pot aux roses. C’est Marseille qui sert de catalyseur : l’écart est ici maximal, puisqu’on atteint un rapport de 1 à 10 (plus de 20 000 par rapport à plus de 200 000)! Et c’est un syndicat (Unité SGP Police / Force Ouvrière), majoritaire chez les gardiens de la paix, qui accuse le 12 octobre sa hiérarchie de « travestir » la réalité, au risque de « ridiculiser » la police :« Alors même que la mobilisation s’amplifie, la direction départementale de la sécurité publique des Bouches-du-Rhône s’épuise à dévaloriser le nombre des manifestants ». Ainsi, « ce ne sont pas les fonctionnaires de police de terrain chargés de procéder à ces évaluations qui sont en cause ».Et de conclure : « ce procédé comptable qui confond les limites entre politique et service public est inacceptable ».

 

Nicolas Comte, secrétaire général de ce syndicat, s’en expliquait déjà le 2 octobre : « le chiffre qui est compté sur le terrain par les policiers n’est pas toujours celui communiqué » par la préfecture. Ce souci quelque peu inhabituel de transparence s’explique aisément : en effet, les syndicats de policiers le savent bien, l’arme des chiffres est également utilisée contre eux lorsque c’est leur tour de manifester : à l’automne 2009, « nos collègues avaient compté 5000 manifestants. Pour finir, la préfecture a donné moins d’un millier de manifestants » ! On l’aura compris : la technique de comptage n’explique pas tout ; les chiffres sont bien l’objet d’une manipulation politique.

 

 

Reprenons donc les données. Certes, les chiffres de la police sont toujours inférieurs à ceux des organisateurs ; mais les écarts ont une histoire. Du milieu des années 1990 à 2005, le rapport était de 1 pour 2. C’est à partir des manifestations anti-CPE, en 2006, qu’on passe à 1 pour 3 ; et pendant la mobilisation contre la réforme des retraites, le 24 juin, le 7 septembre, le 23 septembre ou le 12 octobre, la proportion ne bouge pas. Il ne s’agit pas d’une « évolution parallèle », mais d’une divergence accrue. Autrement dit, la bataille des chiffres a monté d’un cran. C’est justement la leçon du Juppéthon – que le retrait du CPE est venu confirmer. L’écart maximal, qui se répète aujourd’hui, signale donc la préoccupation maximale des responsables politiques.

 

 

La preuve ? Le « smoking gun », soit, pour emprunter une expression à l’anglais, l’arme du crime encore fumante, se trouve dans les chiffres eux-mêmes. Revenons sur l’histogramme publié par Libération le 2 octobre, et repris par Le Figaro le 12, sur « les grandes manifestations en France » : certes, depuis 1984, le bâton bleu (les chiffres de la police) est toujours nettement plus petit que le bâton rouge (ceux des organisateurs). Mais, on l’a vu, c’est l’histoire de ce rapport qui est parlante. Quand est-il le plus élevé – autrement dit, quand l’écart est-il le plus faible ? C’est le 1er mai 2002, avant le deuxième tour de l’élection présidentielle opposant Jacques Chirac à Jean-Marie Le Pen. Selon la police, 1,3 millions, contre 2 millions pour les organisateurs. Le rapport est alors de 2 pour 3 – soit un écart deux fois moins important qu’aujourd’hui.

 

 

Les organisateurs avaient-ils moins intérêt à gonfler leurs chiffres ? En tout cas, les pouvoirs publics, sous la présidence de Jacques Chirac, n’avaient pas intérêt à les dégonfler. En 2002, on voit un écart qui est peut-être réduit à sa dimension technique. La comparaison avec 2010, où l’on passe à 1 pour 3, permet en revanche de chiffrer la distorsion politique. La politique officielle des chiffres est ainsi trahie par les chiffres. Sans doute reste-t-il difficile d’évaluer l’inflation du nombre de manifestants par les organisateurs, en réaction à leur déflation officielle ; du moins peut-on mesurer l’importance de l’enjeu pour le gouvernement, et le poids de son inquiétude.

 

 

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