Libérer l’homophobie ?

Christian Vanneste a déclaré le 26 janvier 2005 dans La voix du Nord que l’homosexualité est « inférieure à l’hétérosexualité ».

Christian Vanneste a déclaré le 26 janvier 2005 dans La voix du Nord que l’homosexualité est « inférieure à l’hétérosexualité ». En effet, « si on la poussait à l’universel, ce serait dangereux pour l’humanité.» Et de confirmer dans Nord Eclair, le 4 février : « je critique les comportements, je dis qu’ils sont inférieurs moralement. » Pourquoi de tels propos ? Le député UMP du Nord entendait s’opposer à la loi du 30 décembre 2004, qui venait tout juste, en même temps qu’elle créait la Haute Autorité de Lutte contre les Discriminations et pour l’Egalité, de mettre sur le même plan que le propos raciste l’injure « envers une personne ou un groupe de personnes à raison de leur sexe, de leur orientation sexuelle ou de leur handicap. » En retour, c’est en s’appuyant sur cette loi que le Tribunal correctionnel de Lille a condamné Christian Vanneste en janvier 2006, décision confirmée en janvier 2007 par la Cour d’appel de Douai.

 

Or le 12 novembre 2008, contre l’avis de l’avocat général, la Cour de cassation vient de casser cet arrêt. Le représentant de la HALDE avait pourtant « souligné que les propos de Christian Vanneste peuvent donner un sentiment de légitimité aux propos homophobes et être à l’origine d’actes de violence ». Mais pour la chambre criminelle, « si les propos litigieux qui avaient été tenus, dans la suite des débats et du vote de la loi du 30 décembre 2004, ont pu heurter la sensibilité de certaines personnes homosexuelles, leur contenu ne dépasse pas les limites de la liberté d’expression ». Il est vrai que Christian Vanneste se réclame de Voltaire, mais aussi de Lévi-Strauss et Saint-Augustin, sans oublier Descartes : bref, il se pique de philosophie. N’affirme-t-il pas avoir lancé dans ses propos « une hyperbole de l’impératif catégorique de Kant » ?

 

Faut-il en conclure qu’il serait également légitime de défendre l’inégalité des races, ou « l’infériorité morale » des femmes, ou l’idée que, « poussé à l’universel », le handicap serait « dangereux pour l’humanité » ? Ou bien à l’inverse la liberté d’expression s’applique-t-elle différemment lorsqu’il s’agit d’orientation sexuelle ? C’est la deuxième lecture que revendiquait Christian Vanneste, début 2005, dans son attaque contre la loi nouvelle : « mes propos ne sont pas discriminatoires car je ne m’en prends pas à une ethnie ou à une race mais à un comportement. » En effet, pour lui, « l’homosexualité n’est pas une fatalité. L’homme est libre. C’est un comportement qu’il faut soit quitter, soit assumer. » Mais bien sûr, « si on l’assume, ça doit être dans la discrétion et non en s’affichant comme membres d’une communauté réclamant des droits particuliers et une reconnaissance particulière sur le plan social. » La Cour de cassation supporterait-elle pareil propos s’il s’agissait des Juifs, ou des Roms ? Et sinon, faut-il en conclure qu’elle soutient le député UMP dans son refus de reconnaître la loi française selon laquelle ces injures sont de même nature ?

 

Christian Vanneste se veut aujourd’hui le champion de la liberté d’expression. « Voltaire disait : ‘je ne partage pas votre point de vue mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous puissiez l’exprimer’. Eh bien, par cette décision de la Cour, c’est Voltaire qui a gagné. » Le tribunal l’avait d’abord jugé intolérant ? Il se pose au contraire en modèle de tolérance. « Je suis professeur de philosophie, j’exprime un point de vue philosophique. J’accepte que l’on ne partage pas mon point de vue ». On imagine déjà des débats apaisés entre homosexuels et homophobes, mais aussi entre juifs et antisémites, ou entre noirs et racistes…

 

Mais en attendant, le « lobby harcelant » qui réclame l’application de la loi du 30 décembre 2004, ce sont à en croire Christian Vanneste des « fascistes ». Gageons donc qu’on le verra soutenir, sinon « jusqu’à la mort », du moins jusqu’au tribunal, tous les prévenus aujourd’hui poursuivis pour outrage, accusés d’avoir comparé la politique d’immigration actuelle au fascisme. A moins bien sûr que Christian Vanneste ne considère l’injure comme un privilège d’élu : « Le parlementaire, c’est le tribun du peuple, celui qui peut parler au nom des autres, alors, qu’on l’empêche de parler, lui, c’est complètement antidémocratique ! »

 

Enfin, si la Cour de cassation juge que les propos homophobes relèvent de la liberté d’expression protégée par la loi, pour leur part, les partis politiques ne sont aucunement obligés d’accueillir en leur sein toutes les opinions. L’UMP va-t-elle enfin sanctionner le député du Nord, ou bien, comme Dominique Paillé, secrétaire général adjoint de l’UMP qui lui accorde « son soutien plein et entier », comme François Fillon selon qui, dans ce cas, « il ne faut pas qu’à une intolérance réponde une autre intolérance », va-t-elle tolérer l’homophobie dans ses rangs – autrement dit, contribuer à la légitimer ? Car il ne s’agit pas seulement de Christian Vanneste : le 3 juillet 2008, Gérard Longuet, sénateur UMP, n’assimilait-il pas homosexualité et pédophilie ?

 

Dans une tribune justement publiée le même jour, dans Le Monde, Rama Yade trouvait « honteux » qu’on pût critiquer l’homophobie d’Etat sous Nicolas Sarkozy : pour la secrétaire d’Etat aux droits de l’homme, la France « trouve sa véritable identité nationale dans la force de ses convictions et des actes concrets qu’elle développe sur le terrain de la lutte contre l’homophobie. » Sauf à considérer que le combat contre l’homophobie n’est qu’un produit d’exportation, il faudra donc balayer devant la porte de l’UMP. Or n’oublions pas les propos de Nicolas Sarkozy, le 12 janvier 2008. Il ironisait alors sur des militants d’Act-Up qui manifestaient contre l’investiture accordée à Christian Vanneste en dépit de ses condamnations : « ça fait des années qu’ils protestent et ça ne sert à rien.» La Cour de cassation vient certes lui donner raison aujourd’hui. Mais il ne suffit pas de nier l’homophobie pour la faire disparaître : pour la combattre, il faut d’abord la reconnaître. Car le risque, sinon, c’est que la liberté d’expression accordée aux homophobes ne contribue à libérer l’homophobie.

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