De #JeSuisCharlie à #NotInOurName

Je suis Charlie. Nous sommes tous Charlie. Mais toi, l’es-tu vraiment ? Pourquoi n’es-tu pas en train de scander ce slogan à l’unisson de l’émotion collective ? En es-tu ? L’unité nationale risque-t-elle sous François Hollande d’être dévoyée pour se voir opposée, comme l’identité nationale sous Nicolas Sarkozy, à l’immigration ?

Je suis Charlie. Nous sommes tous Charlie. Mais toi, l’es-tu vraiment ? Pourquoi n’es-tu pas en train de scander ce slogan à l’unisson de l’émotion collective ? En es-tu ? L’unité nationale risque-t-elle sous François Hollande d’être dévoyée pour se voir opposée, comme l’identité nationale sous Nicolas Sarkozy, à l’immigration ?


Bien sûr, tout le monde a protesté haut et fort : pas d’amalgame ! Autrement dit, pas question de confondre l’islam et le terrorisme, les musulmans raisonnables et la folie islamiste. Certes, depuis des années, ils sont de plus en plus nombreux à nous dire que, dans son principe même, cette religion serait, non seulement intolérante, mais aussi violente. En réponse, il en est qui osent encore crier à l’islamophobie : derrière l’islam, c’est une population musulmane, ou comme on dit curieusement « d’origine » voire « d’apparence » musulmane, qui est stigmatisée. Car le racisme peut aussi viser une religion : c’est la leçon historique de l’antisémitisme. Cependant, le discours de sens commun, qui fait l’unanimité ou presque chez les politiques, les journalistes et les intellectuels, se veut à mi-chemin entre les islamophobes et leurs critiques : l’islam est compatible avec la démocratie, reconnaissent-ils. En contrepartie, il appartiendrait aux musulmans de se désolidariser du terrorisme : il ne leur suffit pas de s’écrier avec tout le monde : Je suis Charlie. On leur demande en outre de se justifier : Not in our name. Dans le débat public, voilà aujourd’hui la position de « juste milieu ». Reste une question : y a-t-il vraiment un point d’équilibre entre les islamophobes et les musulmans ? De fait, critiquer l’islamophobie, c’est aujourd’hui s’exposer à se voir traiter d’« islamo-gauchiste », ou encore d’« idiot utile » du terrorisme.

 

Qu’importe ? C’est pour la démocratie, nous explique-t-on, que la France défile depuis que des caricaturistes ont été massacrés pour ce qu’ils font, et des juifs pour ce qu’ils sont. D’ailleurs, le Front national n’a pas été convié à marcher par les autres partis politiques – et il a donc renoncé à le faire à Paris. Toutefois, parmi les chefs de gouvernement et d’État réunis autour de François Hollande, on comptait les dirigeants hongrois Viktor Orbán et espagnol Mariano Rajoy, qu’il est difficile de présenter comme des défenseurs des libertés démocratiques. Dira-t-on que le président de la République français ne pouvait exclure des dirigeants européens ? Mais que dire alors de la présence du premier ministre turc, Ahmet Davutoğlu, du président gabonais, Ali Bongo, ou du ministre des Affaires étrangères russe, Sergueï Lavrov ? Comment ne pas avoir le sentiment que la liberté d’expression n’était pas le véritable objet de cette démonstration d’unanimisme politique ? Sans doute dira-t-on que c’est la règle du jeu politique. Il n’empêche : il est difficile de ne pas y voir aussi une forme d’hypocrisie.

 

On s’interroge alors : finalement, quel était le sens véritable de cette réunion politique ? Et d’abord, de quoi ont parlé tous ces responsables ? De terrorisme, nous apprend-on. C’est vrai. Mais plus précisément, de terrorisme et d’immigration. Fermer davantage encore la porte de l’Europe aux immigrés, c’est la solution mise en avant, à Paris, par le même Viktor Orbán. Et l’ancien président français, Nicolas Sarkozy, lui fait écho : « l’immigration complique les choses »… En France, le gouvernement socialiste a rejoint aussitôt l’opposition de droite pour appeler à réviser Schengen : c’est désormais tout le spectre politique qui s’est rallié aux positions de Marine Le Pen. Bref, remettre en cause la liberté de circulation pour juguler l’immigration, telle est la réponse à un massacre perpétré en France, contre des Français, par des Français. Et qu’importe si un héros de la tragédie de Vincennes, où quatre juifs ont été assassinés, était un Malien, naguère sans-papiers, qui demande d’ailleurs la nationalité française. Un hashtag ironique résume bien les choses : #MaisSurtoutPasDeStigmatisation !

 

Tout se passe donc comme si on n’excluait le Front national de la communion républicaine que pour mieux lui emprunter sa logique opposant « eux » à « nous ». Dans ses conséquences politiques, l’attentat du 7 janvier serait donc bien une sorte de mini-11 septembre. Ce qu’on peut craindre en effet, sous couvert de défense de la démocratie, c’est le retour de la rhétorique du « choc des civilisations », appliquée aux immigrés et à leurs enfants, mais aussi aux musulmans, français ou pas. On comprend que certains d’entre « eux » hésitent à « nous » déclarer : Je suis Charlie ! Dès lors, comment conjurer le soupçon que ces dérives ne disent pas la vérité du mouvement actuel ? On aimerait, sans trop y croire, que les figures publiques qui jouissent aujourd’hui en toute bonne conscience d’une célébration des valeurs démocratiques, à leur tour, se sentent appelées à protester contre leur récupération islamophobe, xénophobe et raciste : Pas en notre nom ! Not in our name ! 

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Ce texte a été rédigé pour une nouvelle publication espagnole, Ctxt (comme Contexto), disponible dès le jeudi 15 janvier sur le site : ctxt.es).

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