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Billet de blog 16 nov. 2015

Nous ne saurions vouloir ce que veulent nos ennemis

Ne jamais verser de rançon : c’est la règle d’or, sous peine d’encourager de futurs preneurs d’otages. Il en va de même pour le terrorisme : pour le combattre, il ne suffit pas (même s’il est nécessaire) de lutter contre les terroristes. Il faut surtout démontrer que leurs actes sont inefficaces, et donc qu’ils ne parviennent pas à nous imposer une politique en réaction.

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Ne jamais verser de rançon : c’est la règle d’or, sous peine d’encourager de futurs preneurs d’otages. Il en va de même pour le terrorisme : pour le combattre, il ne suffit pas (même s’il est nécessaire) de lutter contre les terroristes. Il faut surtout démontrer que leurs actes sont inefficaces, et donc qu’ils ne parviennent pas à nous imposer une politique en réaction. Sinon, encouragés par ce succès, d’autres prendront le relais des attentats suicides. Or c’est ce que nos dirigeants ne semblent pas comprendre. En effet, ils s’emploient à donner aux terroristes toutes les raisons de recommencer.

« Nous sommes en guerre », martèle le Premier ministre. Comme en janvier 2015, ce langage martial de Manuel Valls signe la victoire des terroristes, qui se proclament les soldats de Daech. Si, selon le Président de la République, « c’est un acte de guerre qui a été commis par une armée terroriste », pourquoi refuser encore le nom d’État islamique ? Pour comprendre l’enjeu, il suffit de se rappeler que la France a évité, tant qu’elle a pu, de parler de « guerre d’Algérie ». Évoquer les « événements », ce n’était pas seulement euphémiser la réalité ; c’était surtout refuser de reconnaître la Révolution algérienne. Aujourd’hui, à l’inverse, si la France est en guerre contre Daech, alors, il existe bien un État islamique. D’ailleurs, François Hollande semble répéter, comme l’a relevé David Van Reybrouck, le discours de G.W. Bush après le 11 septembre : « Des ennemis de la liberté ont commis un acte de guerre contre notre pays. » Avec cet écrivain belge, il faut bien en conclure : « Monsieur le Président, vous êtes tombé dans le piège ! »

Peut-on espérer du moins que nos gouvernants ne suivront pas l’exemple de l’ancien président ? Nicolas Sarkozy demande en effet à l’Europe de « se ressaisir » en définissant « une nouvelle politique d’immigration. » Lui qui, en 2010, avait déjà fait le rapprochement avec la délinquance, confondrait-il aujourd’hui terrorisme et immigration ? « Il n’y a pas de lien naturellement, mais enfin le problème se pose. » Je sais bien, mais quand même. Pourquoi faut-il refuser pareil amalgame ? Ce n’est pas seulement par esprit de justice, pour refuser la logique du loup face à l’agneau : « Si ce n’est toi, c’est donc ton frère, ou quelqu’un des tiens. » C’est aussi pour une autre raison. Pourquoi un terroriste se fait-il exploser en laissant derrière lui un passeport syrien intact (mais faux, semble-t-il), sinon pour attiser la xénophobie ? Il faut donc se rendre à l’évidence : fermer l’Europe aux réfugiés, c’est faire le jeu du terrorisme sous prétexte de le combattre.

C’est pour la même raison que l’islamophobie est la pire des réponses : comme le dit sans ambages l’historien Jean-Pierre Filiu, « ce qu’ils veulent, c’est qu’aujourd’hui à Paris et en France on tue des musulmans en représailles. Ils veulent la guerre civile en France. » On se rappelle le mot d’ordre de janvier : « Pas d’amalgame ». Souvent tourné en dérision, il est encore d’actualité : ce sont les terroristes qui cherchent l’amalgame. Et si, dans la confusion du moment, nous avons besoin d’une boussole pour guider notre action, un critère suffira : nous ne saurions vouloir ce que veulent nos ennemis. Ils cherchent à dicter notre conduite. À nous de décider si nous allons payer cette « rançon », autrement dit, entrer dans leur logique. En Syrie, Bachar Al-Assad en partagerait les bénéfices avec Daech, aux dépens des autres opposants à la dictature ; mais en France, seul le Front national en sortirait renforcé.

Le politiste Jean-François Bayart a bien montré comment les attentats ne sont que le « retour du boomerang » que nous avons lancé – soit la conséquence de nos choix politiques passés. Reste à anticiper les conséquences de nos décisions politiques actuelles. En novembre comme en janvier, sur les réseaux sociaux, on a beaucoup repris le discours de Jens Stoltenberg après la tuerie d’Utoya en 2011 : pour ce Premier ministre, « la Norvège répond à la violence par plus de démocratie, plus d’ouverture et davantage de participation politique. » Laissons ricaner les contempteurs de « l’angélisme ». À l’aveuglement des « réalistes », préférons le pragmatisme lucide des principes démocratiques pour répondre à la double menace du conflit des civilisations et de la guerre civile.

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