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Billet de blog 17 juin 2016

Orlando: terrorisme sexuel et "conflit des civilisations"

Le terrorisme à Orlando a-t-il quelque chose à voir avec l’islam, ou pas? C'est une question proprement religieuse qui suppose de trancher ce qu’est l’islam authentique. Mais la question sociologique est autre : ceux qui commettent de tels actes au nom de l’islam en revendiquent une définition pour l’imposer. Donald Trump reprend à son compte leur version? Ils n’y réussissent donc pas si mal.

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 « Il nous faut faire la preuve que nous sommes définis davantage par la vie que menaient [les victimes de la tuerie d’Orlando] que par la haine de l’homme qui vient de nous les arracher. » Le message du président des États-Unis, dimanche 12 juin, en réaction au massacre perpétré par Omar Mateen dans une boîte de nuit homosexuelle, n’a évidemment pas empêché Donald Trump de relancer aussitôt sa proposition de barrer l’entrée des États-Unis aux étrangers musulmans : après les attaques de San Bernardino six mois plus tôt, elle avait fait décoller sa campagne pour la nomination républicaine. L’islamophobie est donc partie intégrante de sa campagne anti-immigration. Toutefois, sans aller jusqu’à relever que, ce soir-là, le Pulse était fréquenté en particulier par des Latinos, le candidat s’est abstenu de répéter que les Mexicains sont des « violeurs »

« Où cela va-t-il s’arrêter ? », s’inquiète le président en s’indignant de cette dérive : « Va-t-on commencer à discriminer contre les musulmans américains en raison de leur foi ? » Il n’empêche : c’est Hillary Clinton, la candidate démocrate, qui se trouve sur la défensive au moment de rejeter pareille démagogie : d’un côté, elle suit l’exemple de Barack Obama en dénonçant « le piège tendu par le lobby des armes » ; de l’autre, contrairement à lui, elle finit par céder à la pression de son rival républicain en utilisant l’expression d’« islamisme radical », au risque de tomber dans le piège que lui tend celui-ci.

Il ne faut donc pas s’étonner si, dans le New York Times, Roger Cohen compare le terroriste de Floride, citoyen étatsunien né de parents afghans, à Gavrilo Princip, nationaliste serbe de Bosnie : en 1914, le meurtrier de l’Archiduc François-Ferdinand déclenchait par son geste la Première Guerre mondiale. De même, l’attentat du 12 juin 2016 pourrait bien avoir « ouvert la porte de la Maison Blanche à Donald Trump, poussé la Grande-Bretagne hors de l’Union européenne, et livré la présidence française à Marine Le Pen, en entraînant le monde dans une spirale de violence. »

Pour échapper aux dérives xénophobes et islamophobes, il ne suffira pas de rejeter les « amalgames » : comment dire en effet qu’un attentat perpétré au nom de Daesh, « l’État islamique », n’aurait « rien à voir » avec l’islam ? Telle était déjà la critique dirigée contre la gauche par le journaliste Jean Birnbaum après les attaques sanglantes contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher. Or aujourd’hui, c’est la formule exacte que reprend à son compte le père du tueur, Seddique Mir Mateen : « rien à voir avec la religion » ; mais son soutien aux Talibans n’en altère-t-il pas la crédibilité ?

Sans doute cet homme affirme-t-il qu’il s’agit plutôt d’homophobie. Il est bien placé pour en parler, puisqu’il l’a sans doute transmise à son fils – même si, pour sa part, il préfère laisser à Dieu la punition des sodomites. D’ailleurs, comment ne pas  parler d’homophobie, dès lors que des homosexuels sont visés en tant que tels ? Certes, l’attirance d’Omar Mateen pour ce lieu, et son goût pour une application de rencontres gaies, semblent maintenant établis ; mais cette contradiction apparente ne fait que souligner les effets d’une idéologie qui est au cœur du projet politique de Daech. De la même manière, la répression du FBI contre les homosexuels, sous le maccarthysme, s’accommodait fort bien de l’homosexualité de son patron, John Edgar Hoover. Bref, loin d’opposer l’idéologie à l’homophobie, il convient de les penser comme les deux faces d’une même logique politique.

Pour autant, savoir si ce terrorisme a quelque chose à voir avec l’islam, ou pas, reste une question proprement religieuse : elle suppose de trancher ce qu’est véritablement l’islam authentique. Il en va de même, s’il est permis d’oser la comparaison, des discours sur l’identité nationale : n’allons pas les mesurer à l’aune d’une vérité essentielle de la culture française. La question sociologique est tout autre. Ainsi, ceux qui commettent de tels actes au nom de l’islam en revendiquent une définition qu’ils essaient d’imposer ; et d’après les réactions d’un Donald Trump, qui reprend à son compte leur version, ils n’y réussissent pas si mal. Bref, il ne s’agit pas de la vérité de l’islam, mais de l’efficacité politique du terrorisme : il parvient à ses fins en produisant sa propre vérité, qui devient effective.

Il ne faut donc pas aborder l’acte terroriste comme l’expression de la culture musulmane. Pour autant, ne le réduisons pas à une pathologie individuelle, soit l’explication alternative souvent proposée pour rendre compte d’une telle « folie ». Bien sûr, son ancienne épouse parle de troubles bipolaires. Mais faire du terroriste un « déséquilibré » n’aidera guère à comprendre le sens de sa violence. La question s’était posée pour Anders Breivik en Norvège, après le massacre d’Utoya. Les psychiatres qui ont parlé de schizophrénie paranoïaque ont dû se rendre à l’évidence : son charabia incohérent, c’est celui qu’on retrouve dans les productions idéologiques de l’extrême droite – et bien au-delà. C’est la logique, quelque irrationnelle qu’elle soit, du « choc des civilisations ». Et c’est donc la même qu’on retrouve de l’autre côté de ce « conflit » : à Oslo, cet islamophobe virulent n’a-t-il pas voulu citer comme témoin à son procès un mollah emprisonné pour menaces de mort contre des politiques ? « Il y a de la méthode dans sa folie », dirait Hamlet ; et cette folle logique est partagée par beaucoup d’autres aujourd’hui.

Depuis les années 2000 en particulier, la rhétorique du « conflit des civilisations » se joue dans le registre sexuel – qu’il s’agisse de genre ou de sexualité, de sexisme ou d’homophobie. L’opposition entre « eux » et « nous » passerait ainsi entre l’archaïsme et la modernité du sexe, soit une instrumentalisation xénophobe et raciste de ce que j’ai appelé « démocratie sexuelle ». À l’instar du populiste Pim Fortuyn aux Pays-Bas, après le 11 septembre, nombre de gays ont d’ailleurs pu se laisser tenter par cette vision du monde, versant dans ce que Jasbir Puar a qualifié d’« homonationalisme ». Après l’attaque d’Orlando, des Républicains hostiles aux droits des homosexuels, comme le gouverneur de Floride Rick Scott, ont en tout cas marqué leur sympathie pour les victimes en s’identifiant à leurs parents – soit une manière de suggérer que les LGBT feraient partie de la famille… Ainsi, confrontés à « eux », les homosexuels auraient désormais leur place parmi « nous ».

Une fois encore, Donald Trump l’a bien compris : s’il continue de s’opposer au mariage pour les couples de même sexe, il n’en revendique pas moins, puisqu’il préconise une politique islamophobe, d’être un « meilleur ami des LGBT » qu’Hillary Clinton – au risque toutefois de se ridiculiser en les prenant à témoin : « Ask the gays ! »… Il est donc nécessaire de penser politiquement. On s’en souvient, beaucoup ont succombé aux sirènes du culturalisme après les attaques sexistes de Cologne. Pour ne pas tomber à nouveau dans ce piège d’un conflit sexuel des civilisations, il importe de saisir une logique qui est idéologique plutôt que culturelle. Et pour commencer, il faut nommer cette violence politique : dès lors qu’elle fait du sexe son champ de bataille, on peut la qualifier de terrorisme sexuel.

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Une version abrégée de ce texte a été publiée sous un autre titre dans Libération (quotidien du 17 juin 2016, tribune en ligne le 15 juin).

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