Genre et SVT : contre un savoir partisan, le parti du savoir

Des manuels de sciences de la vie et de la terre (SVT) viennent d’être publiés, en conformité avec les nouveaux programmes des classes de 1ère ES et L qui appellent à distinguer clairement d’un côté « l’identité sexuelle et les rôles sexuels », soit le sexe et le genre, et de l’autre « l’orientation sexuelle », soit la sexualité.

Des manuels de sciences de la vie et de la terre (SVT) viennent d’être publiés, en conformité avec les nouveaux programmes des classes de 1ère ES et L qui appellent à distinguer clairement d’un côté « l’identité sexuelle et les rôles sexuels », soit le sexe et le genre, et de l’autre « l’orientation sexuelle », soit la sexualité.

On y trouve donc, en termes accessibles, non seulement les développements habituels sur la reproduction, mais aussi des éléments sur la sexualité non reproductive (y compris l’homosexualité), et surtout un état des savoirs sur l’identité sexuelle, dans un chapitre dont l’intitulé (« Devenir homme ou femme ») fait clairement écho à Simone de Beauvoir (« On ne naît pas femme, on le devient. »)

 

On ne s’en étonnera donc pas : dès la fin mai, Christine Boutin relayait le combat d’associations catholiques conservatrices contre « un enseignement directement et explicitement inspiré de la théorie du genre. » Plus troublant : celle qui est depuis quinze ans « consulteur » auprès du Conseil pontifical pour la famille prétendait donner des leçons de scientificité. « Comment ce qui n’est qu’une théorie, qu’un courant de pensée, peut-il faire partie d’un programme de sciences ? Comment peut-on présenter dans un manuel, qui se veut scientifique, une idéologie qui consiste à nier la réalité : l’altérité sexuelle de l’homme et la femme ? » La présidente du parti chrétien-démocrate refusait donc de voir exposé « comme une explication scientifique ce qui relève d’un parti-pris idéologique. »

Fin août, c’est au tour de la Droite populaire de parler au nom de la science pour mobiliser le ministre de l’éducation, Luc Chatel, contre l’introduction dans les enseignements de « sciences et vie de la terre » (sic) de « la théorie du genre sexuel » (re-sic). « Ces manuels imposent une théorie philosophique et sociologique durant un cours scientifique, affirmant que l'identité sexuelle est une construction culturelle relative au contexte du sujet ! » L’un des signataires, Lionnel Luca, député des Alpes-Maritimes, va jusqu’à déclarer, le 31 août sur France Inter – au mépris de toute vérité ou même vraisemblance : aux États-Unis, « la théorie du genre sert surtout d’alibi à justifier la pédophilie. » Certes, à en croire le député des Yvelines Jacques Myard, interviewé dans France-soir, « la Droite ne cherche pas à donner des leçons. » Il n’en ajoute pas moins, en renversant l’intitulé des programmes : « On naît homme, on naît femme. » Et d’expliquer doctement : « Nous appartenons au monde des mammifères, c’est structurel. »

On aurait pourtant tort de sourire. En réponse à la croisade de Christine Boutin, les chercheurs de toutes disciplines de l’Institut Émilie du Châtelet consacré aux études sur les femmes, le sexe et le genre, mettaient déjà en garde le 14 juin (dans une tribune publiée sur le site du Monde): « Si nous restons silencieux aujourd’hui, nous dira-t-on demain que l’évolution n’est qu’une idéologie ? À quand les pressions pour imposer l’enseignement du créationnisme, au nom de la liberté de conscience ? »

Aujourd’hui, quand 80 députés de la majorité, désormais suivis de 113 sénateurs, durcissent l’offensive de Christine Boutin en exigeant le retrait des manuels, Jean-François Copé leur marque son soutien. Or il est le secrétaire général du parti au pouvoir – l’UMP. Christian Jacob, président de ce groupe à l’Assemblée nationale, propose en outre une « mission d’information parlementaire sur les programmes dans les manuels scolaires ». Tout en approuvant cette initiative, le ministre refuse certes, pour l’instant, d’imposer le retrait demandé. Une menace pèse néanmoins sur les éditeurs – d’autant plus que Jean-Paul Garraud, député de la Gironde, ne recule pas devant le boycott : « J’appelle les directeurs d’établissement et les parents d’élèves à ne pas acheter les manuels qui ne respecteraient pas les directives ministérielles. »

En février 2005, la loi imposant d’enseigner « les apports positifs de la colonisation » montrait déjà les dangers de l’intervention partisane dans les programmes. Hier comme aujourd’hui, ces politiques font bien la leçon à l’école. Demain, ils pourraient s’en prendre à la recherche – par exemple en matière d’immigration. Notre inquiétude ne porte donc pas seulement sur le genre, ou sur les sciences de la vie et de la terre. Quel que soit notre domaine d’enseignement ou de recherche, il nous importe de rappeler ce qui devrait toujours être une évidence : ce n’est pas aux politiques d’imposer leur vérité au savoir.

Contre une Droite populaire qui veut faire du Lyssenko à l’envers, en substituant à la biologie prolétarienne du stalinisme, qui niait l’hérédité, un biologisme national qui naturalise au contraire la différence des sexes, nous revendiquons l’autonomie de la vie intellectuelle. Nous refusons d’inféoder la raison au pouvoir politique. Contre un savoir partisan, nous prenons le parti du savoir.

 

Éric Fassin, sociologue, professeur agrégé à l’École normale supérieure

Geneviève Fraisse, philosophe, directrice de recherche au CNRS

Françoise Héritier, anthropologue, professeure au Collège de France

Axel Kahn, généticien, président de l’Université Paris-Descartes

Gérard Noiriel, historien, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales

Christine Petit, biologiste, professeure au Collège de France

Michelle Perrot, historienne, professeure émérite à Paris-7

Louis-Georges Tin, littérature française, maître de conférences à l’Université d’Orléans

Catherine Vidal, neurobiologiste, membre du Conseil scientifique de l’Institut Émilie du Châtelet

 

____________________________________________________________

 

Cette tribune collective a paru dans Le Monde daté du 17 septembre 2011 sous le titre : "Défendons les études de genre à l'école!"

Sur ce thème, outre le précédent billet de ce blog, on trouvera sur Mediapart une autre tribune collective : "Pourquoi cacher le genre, Monsieur le ministre?"

On pourra également consulter une émission sur France Culture (La grande table du 12 septembre), et une d'Arrêt sur images (brièvement en accès libre).

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.