C’est Le Figaro qui détermine aujourd’hui la politique d’intégration du gouvernement Ayrault. Sous couvert de consensus républicain, réputé apolitique, celui-ci n’a-t-il pas « laissé passer », à défaut de « refonder sa politique »,  une conception droitière de l’intégration ? 

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C’est Le Figaro qui détermine la politique d’intégration du gouvernement Ayrault. Avant sa une du 13 décembre, nul n’avait entendu parler des rapports des cinq groupes de travail thématiques mis en ligne depuis le 13 novembre sur le site du Premier ministre. Et depuis, nul ou presque ne s’est soucié de les lire. La logique du quotidien d’opposition est claire : il venait tout juste de consacrer sa une à la convention de l’UMP qui concurrence le Front national sur le terrain de l’immigration, et depuis, il ne se passe guère de jour sans un article sur « les régularisations en très forte hausse », « l’explosion des demandes d’asile et des coûts » ou « la machine à fabriquer des clandestins ».

 

Si Le Figaro est dans son rôle de journal de droite, le Président de la République et le Premier ministre refusent avec force d’endosser un rôle de gauche : attaqués, ils obtempèrent. Leur précipitation trahit d’ailleurs une inquiétude panique. Jean-Marc Ayrault réagit aussitôt : « Ce n’est pas parce que je reçois des rapports que c’est forcément la position du gouvernement. » Quelques heures plus tard, François Hollande qui vient à peine d’arriver en Guyane va plus loin : ces rapports ne reflètent « pas du tout la position du gouvernement. » C’est donner raison à la droite.

 

C’est aussi donner raison à Manuel Valls, non seulement sur le fond (« Je ne me reconnais pas dans l'orientation générale de ce rapport », qui aurait « des aspects inacceptables »), mais aussi sur la démarche politique : aux critiques du patron de l’UMP, le ministre de l’Intérieur répond en effet en appelant à la réconciliation, au-delà des clivages partisans : « Plutôt que de se quereller, essayons de voir comment on peut se réunir autour des valeurs de la République. » C’est contre le rapport de gauche, et non contre l’opposition de droite, qu’il choisit de polémiquer. Tel est le consensus républicain dont se réclament désormais nos gouvernants.

 

Ainsi de la loi sur le voile de 2004, dont la remise en cause par un des volets du rapport est qualifiée de « rétablissement du port du voile à l’école » par Jean-François Copé : « Il va jusqu'à dire que nous voudrions réintroduire les signes religieux à l’école, le voile à l’école », s’indigne Jean-Marc Ayrault. « Mais de quoi parle-t-il ? Est-ce qu’on a dit ça une fois ? A-t-on cette intention ? Évidemment pas. Moi-même, j’ai voté pour la loi interdisant les signes religieux à l’école. » Si le Premier ministre traite son adversaire de « menteur », c’est donc pour mieux récuser tout désaccord avec lui.

 

François Hollande enfonce le clou : « cette question ne fait pas débat. Elle a été tranchée par le législateur et il n'est en aucune façon question de revenir là-dessus ». On ne bouge pas – ce qui n’exclut pourtant pas d’aller de l’avant, comme l’a montré la loi de 2010 sur le voile intégral. D’ailleurs, en mars 2013, le président n’en annonçait-il pas encore une nouvelle après l’annulation du licenciement d’une employée voilée de la crèche Baby Loup, en proposant un « texte de consensus » ? Reste que sa formulation donne aujourd’hui à penser : « Il n’y a aucune raison de changer la loi que d’ailleurs nous avons, pour les parlementaires qui siégeaient à l’époque, laissé passer. » En la votant, les socialistes auraient-ils « laissé passer » la loi sur le voile ?

 

Beaucoup protesteront sans doute en lisant cette analyse : dans l’école républicaine, la laïcité n’est-elle pas sacrée ? On s’étonnera en retour : si l’on voulait véritablement garantir la neutralité des valeurs dans l’enseignement, les mêmes qui s’inquiètent de jeunes filles voilées se soucieraient bien davantage qu’au même moment le Medef assure le « co-pilotage », après l’école, des formations universitaires, comme le préconise Geneviève Fioraso, ministre de l’Enseignement supérieur. Où est le danger véritable pour l’école républicaine ? Du côté des élèves, ou des « pilotes » ? L’inégale vigilance en dit long sur les valeurs qui sous-tendent la rhétorique de neutralité. 

 

Ni droite, ni gauche : c’est paradoxalement la nouvelle devise républicaine, conformément à l’idéal consensuel de la majorité. Mais le gouvernement, sous couvert d’apolitisme républicain, n’a-t-il pas « laissé passer », à défaut de « refonder la politique d’intégration »,  une conception droitière de la nation française ? Et la preuve n’en est-elle pas dans la facilité avec laquelle sont désavouées aujourd’hui, sans autre forme de procès, toutes  les propositions de chercheurs et d’experts de gauche dès lors que leurs rapports sont attaqués par l’opposition ?

 

Pour comprendre comment l’intégration est devenue une valeur de droite, alors même que les socialistes s’en réclament, il faut bien voir qu’elle a changé de sens. Un même nom renvoie en effet à deux verbes distincts : intégrer et s’intégrer. C’est une chose de dire que la République intègre des populations – comme elle l’a fait, à la fin du dix-neuvième siècle, des paysans qu’elle a transformés en Français, pour reprendre le titre d’un livre de l’historien Eugen Weber, par l’école, le chemin de fer, le service national... C’en est une autre de dire que des populations doivent s’intégrer. La responsabilité a changé de camp. À la différence du verbe transitif qui définit une tâche pour la République, la forme pronominale constitue donc l’intégration en problème, en même temps que ceux qu’elle appelle à s’intégrer.

 

En effet, il y a ceux à qui on demande de s’intégrer, et ceux à qui on ne demande rien. Ceux-ci n’ont rien à démontrer, ceux-là ont toujours tout à prouver : à « eux » de s’intégrer, pas à « nous » ! Autant dire que ceux qui doivent impérativement s’intégrer ne le pourront jamais, puisqu’ils seront éternellement définis par cette exigence, et donc par cette « altérité ». On le voit d’ailleurs aujourd’hui dans les cérémonies de naturalisation : au moment de les intégrer dans la nation, on rappelle à ces nouveaux Français qu’ils ont le devoir de s’intégrer. Ceux qui sont ainsi sommés d’être « intégrables » ne seront pas intégrés pour autant – tout comme ceux dont on exige qu’ils soient « employables » n’ont pas « vocation » à être employés… et d’ailleurs, ce sont souvent les mêmes ! Voilà la frontière qui divise aujourd’hui, au nom de l’intégration, la nationalité – entre « Français de souche » et « Français de papier ».

 

Parce qu’elle vise, non pas les Français, mais certains d’entre eux, renvoyés sans fin à leur « origine », l’injonction de s’intégrer défait la société en la racialisant. C’est ce qu’explique un des rapports : « le terme d’intégration est souvent réfuté par ceux qui y sont assignés », dès lors qu’elle concerne « certains “descendants d’immigrés” totalement parties prenantes de la société française ». Il est ainsi chargé « d’un caractère héréditaire ou filial qui devrait être assumé par toutes les générations futures de familles de migrants et ce à cause d’un patronyme, d’une couleur de peau, d’une apparence… et comme l’a dit, avec beaucoup de tristesse, une des personnes auditionnées dont la famille est française depuis plusieurs générations : “quand arrêtera-t-on de nous parler d’intégration ?” »

 

Telle est la conception racialiste voire raciste de l’intégration qui prévaut aujourd’hui, au-delà des clivages partisans, de manière consensuelle. Ne pas la remettre en cause, c’est refuser de politiser la question de l’intégration, et donc renoncer à  proposer une alternative. On le sait bien pourtant, le consensus n’est jamais apolitique, car l’apolitisme est toujours de droite. Reste que beaucoup préfèrent ne pas le voir, ni le comprendre. Et c’est à cela que sert aujourd’hui la rhétorique de l’intégration : d’un côté, elle est la clé de la racialisation de la société française ; de l’autre, elle rend invisible, car impensable, cette désintégration.

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Ni de gauche, ni de gauche.