Sociologie de la "question rom": bobos, riverains, voisins

Il est grand temps de changer notre lexique socio-politique. Les bobos sont aussi des riverains, qui n’échappent pas forcément au ressentiment. À l’inverse, il est de bons voisins, dont l’engagement est animé par la compassion ou l’indignation, et non par l’exaspération : les militants pro-Roms sont aujourd’hui, le plus souvent, des riverains.

Il est grand temps de changer notre lexique socio-politique. Les bobos sont aussi des riverains, qui n’échappent pas forcément au ressentiment. À l’inverse, il est de bons voisins, dont l’engagement est animé par la compassion ou l’indignation, et non par l’exaspération : les militants pro-Roms sont aujourd’hui, le plus souvent, des riverains.

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Place de la République, des Roms se plaignaient depuis des mois d’agressions répétées ; on parlait même d’« attaques à l’acide ». Sur les trottoirs, leurs matelas portaient des traces noires de corrosion, et Mediapart, en rendant publique l’affaire, a montré la photo d’un bras avec des taches de brûlures. Le 16 janvier 2014, des associatifs étaient présents : après le dépôt d’une plainte, un homme allait être rapidement arrêté. Il est vrai qu’il conteste « toute agression » : selon son avocat, interviewé sur France Info, il s’en serait seulement « pris à un environnement » pour « nettoyer devant la porte de chez lui avec de l’eau de javel et du savon noir. » La justice doit trancher le 7 avril. Mais entendons l’argument : cet homme est un « riverain ». Or, on nous l’explique à longueur d’articles depuis des années, ceux-ci sont exaspérés par la présence des Roms : rien d’étonnant à ce qu’un homme excédé cède à la colère !

 

En revanche, il est des éléments moins attendus : l’homme, passé par Sciences Po et HEC, « a été encarté au PS » ; il aurait travaillé « un temps dans les services de Matignon ». Pour son avocat, il s’agirait donc d’un « technocrate de gauche ». Un « kiosquier voisin » confirme le diagnostic : il « connaît l’habitant visé » (sic), « un “gentil” bobo ». En effet, « il a les cheveux un peu longs, frisés, c’est l’antithèse de l’image qu’on se fait d’un mec du FN, ou d’un facho quelconque. C’est un mec qui fait même plutôt gentil » ; mais ces Roumains « étaient devant une poubelle, ça le gênait ! C’est vrai qu’il était assez virulent, ça m’avait étonné. »

 

Pourquoi cet étonnement ? C’est que les « riverains » ne sont pas censés être des « bobos » (et inversement) – ni sociologiquement, ni politiquement. D’une part, depuis la campagne de Nicolas Sarkozy contre la prostitution, au moment des élections municipales de 2001, le « riverain » est la nouvelle figure du peuple. Or, selon Libération, ce « “monsieur” se dit propriétaire de plusieurs immeubles ». On est loin des classes populaires… D’autre part, c’est pour séduire un peuple de droite que l’ancien président promettait de nettoyer les banlieues au kärcher. Que penser aujourd’hui quand un bobo « qui n’a pas le crâne rasé » (remarque d’une militante associative), et qui pourrait bien être un électeur de l’actuel président, entreprend de récurer les centres-villes ?

 

Une seconde histoire redouble le trouble dans les catégories de l’entendement populiste que la droite est parvenue à imposer aux médias comme à la majorité gouvernementale. Le 12 février, une enfant bulgare de huit ans trouvait la mort dans l’incendie d’un bidonville de Roms à Bobigny. De tels sinistres sont nombreux dans ces campements : la responsabilité en est toujours imputée, d’emblée, aux victimes. Pour rendre hommage à celle-ci, raconte l’Agence France Presse, « membres de la communauté rom, parents et proches, associations, riverains et élus ont marché en silence derrière une grande banderole indiquant “Nous nous souvenons de toi, Melisa”, jusqu’à l’école primaire Marie-Curie, où était scolarisée la fillette ». On a bien lu : des « riverains » défilent avec des Roms et des associations !

 

Pourtant, si les « riverains » sont forcément exaspérés par les Roms, alors, les militants qui défendent leur cause ne sauraient être des voisins : pour être « droit-de-l’hommiste », il faudrait nécessairement être éloigné de la réalité sociale, des bruits et des odeurs. La réalité est tout autre, nous venons de le montrer dans notre livre Roms & riverains. Une politique municipale de la race, écrit avec Carine Fouteau, Serge Guichard et Aurélie Windels (lire une présentation et un extrait sur Mediapart): les associations de soutien aux Roms et à leurs droits sont d’ordinaire locales. Ainsi, les militants sont des riverains ! Mieux : c’est la proximité qui les amène à s’engager, tant la condition faite aux Roms leur paraît inhumaine. Militer, c’est refuser d’en être le complice en étant un spectateur passif.

 

Bref, il est grand temps de changer notre lexique socio-politique. Les bobos sont aussi des riverains, dont la chevelure ne garantit pas la gentillesse. À l’inverse, il est de bons voisins, dont l’engagement est animé par la compassion ou l’indignation, et non par l’exaspération. Enfin, il faut cesser de croire qu’électeurs et élus de la majorité gouvernementale, sous prétexte qu’il leur arrive encore de se dire de gauche, seraient à l’abri de la romaphobie.

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Cette chronique a été publiée dans Libération, le 14 mars 2014, sous le titre : « Roms : riverains, bobos & militants ». 

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