Sœur courage. Pour Assa Traoré, son frère et sa famille

Les sœurs des victimes policières ne sont pas des images ; elles démentent les stéréotypes en donnant de la voix. Ce qu’elles font entendre, c’est l’exigence de justice et de vérité contre la violence d’État. Version écrite de mon intervention orale pendant la soirée du 19 mai à Ivry, autour du livre que publie Assa Traoré (avec Elsa Vigoureux): « Lettre à Adama ».

 Aujourd’hui, en France, la violence d’État est nue. On la connaissait de longue date dans les quartiers populaires des banlieues. On l’a pleinement découverte plus récemment dans les manifestations, au cœur des villes. Il ne s’agit pas seulement des violences policières : depuis l’état d’urgence, la violence de la justice s’est pareillement étendue et aggravée. La sentence du juge redouble ainsi les coups de matraque. La famille Traoré en sait quelque chose, depuis la mort d’Adama Traoré dans une gendarmerie, le 19 juillet 2016, jusqu’à ce jour, avec l’incessante persécution judiciaire de ses frères. D’emblée, le crime d’État était devenu une « affaire d’État » ; mais, depuis l’été dernier, les choses n’ont fait qu’empirer.

Aujourd’hui, en France, l’État est nu. Ce n’est pas seulement que sa violence ne prend plus la peine de se cacher ; c’est aussi qu’elle ne peut plus se cacher. Et si le « roi est nu », la famille Traoré y est pour quelque chose. Elle fait voir ce qu’on préférait ne pas voir. Grâce à son action, et aujourd’hui grâce à la Lettre à Adama que lui adresse sa sœur Assa, l’État garde le monopole de la violence ; mais celle-ci paraît de moins en moins légitime. Que nous permet donc de voir l’action de la famille Traoré, avec celle d’autres sœurs et d’autres familles de victimes de violences d’État ?

Un premier éclairage touche aux rapports entre garçons et filles dans les « quartiers ». Depuis longtemps, on nous explique que les garçons sont des problèmes, alors que les filles sont sages : de l’intégration, les premiers seraient les mauvais élèves,  les secondes les bonnes. La preuve que leur sort n’aurait rien à voir avec le racisme de classe, qui est souvent un racisme tout court, c’est que leurs destins ne sont pas les mêmes. L’envers de cette fable, c’est que les garçons sont censés empêcher, plus que dans tout autre milieu, les filles de prendre la parole. Il est vrai, le Défenseur des droits l’a rappelé récemment, que la police s’en prend aux garçons beaucoup plus qu’aux filles, comme la justice d’ailleurs. Mais les filles ne sont pas condamnées à se taire ; et aujourd’hui ce ne sont pas leurs frères qui veulent les réduire au silence. Bref, elles déjouent les stéréotypes de genre. Elles se font entendre, et elles le font avec force. Aujourd’hui, on découvre des « femmes puissantes », pour reprendre l’expression de Marie Ndiaye ; Assa Traoré en est une.

Un deuxième concerne le rôle des familles. Ces garçons dont nous connaissons surtout les prénoms, depuis Zyed et Bouna, on nous les présente comme des individus ; c’est le vocabulaire de la police. Pour la justice, ce sont des cas. La mobilisation des familles nous appelle à penser autrement : comme tout le monde, ces « jeunes » ont une vie, ou plutôt ils en avaient une avant une rencontre mortelle avec la violence d’État. Mais si elle ne s’arrête pas tout à fait, si, d’une certaine manière, elle continue après leur mort, dans la mémoire vive de leurs quartiers, c’est qu’ils n’étaient pas seulement des individus ; ils étaient définis aussi par des liens sociaux, et d’abord, puisqu’ils étaient jeunes, des liens familiaux – des parents, des frères et des sœurs. Lorsqu’ils tardent à rentrer, il y a des gens qui les attendent à la maison ; des gens qui s’inquiètent de ne pas les voir arriver. Et ces gens qui ne peuvent pas accepter que leur destin tragique soit présenté comme un simple « fait divers », alors qu’il en va de la responsabilité de l’État. Ces garçons ne sont pas isolés ; ce ne sont pas de simples individus ; la preuve, ces familles refusent que leur histoire s’arrête là.

Troisième et dernier point : les « jeunes » des quartiers populaires, garçons ou filles, se laissent de moins en moins réduire à des images, des clichés, des fantasmes comme on en trouve en couverture de ces magazines qui les prennent pour objets sans vouloir les reconnaître comme des sujets. De plus en plus, en même temps qu’on les voit, on entend. Ces femmes et ces hommes prennent la parole. On n’en a guère parlé pendant les élections, non plus que des violences policières ou de l’état d’urgence ? Il n’empêche : ils et plus encore elles donnent de la voix. Et la voix de sœurs comme Assa Traoré est d’autant plus éclatante qu’elle est douce. En particulier, ce que celles-ci font entendre, c’est que l’incivilité qu’on impute aux « jeunes » est en réalité du côté des institutions policières et judiciaires. La République, c’est un mot qui sonne faux chez nos ministres de l’Intérieur successifs ; en revanche, cet idéal sonne juste dans les vœux d’Assa Traoré pour le Nouvel An 2017. Les principes républicains, dont se gargarisent élus et gouvernants, on les trouve désormais dans ces familles qui se battent contre l’injustice d’État avec ténacité et dignité.

Aujourd’hui, l’engagement est souvent menacé par ce que j’appelle « la dépression militante » : comment ne pas sombrer dans la mélancolie lorsque les défaites s’accumulent, et que l’avenir s’annonce plus sombre encore ? C’est pourquoi le combat de femmes comme Assa Traoré nous est si précieux. Elle nous donne une leçon de courage. On songe à la pièce de Brecht : « Mère courage et ses enfants ». On dirait maintenant : « Sœur courage et sa famille ». Par cette formule, il ne s’agit pas seulement de lui manifester, à elle et aux siens, estime et admiration ; je voudrais aussi leur exprimer, au nom de toutes et tous, notre gratitude. Leur courage est encourageant ; il nous donne de la force pour continuer, comme ces sœurs et leurs familles, à nous battre. Sans vérité, nous n’aurons pas la justice ; et sans justice, nul n’aura la paix.

 

 

 

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