Les trois âges de l'antiracisme

On voudrait croire que le racisme appartient au passé ; pourtant, il reste bien présent. Quand on pense s’en débarrasser, il revient toujours. Mais cet éternel retour est trompeur : l’histoire qui se répète n’est jamais la même. À chaque époque, le racisme montre un visage renouvelé. L’antiracisme doit donc s’adapter à ces mutations historiques.

On voudrait croire que le racisme appartient au passé ; pourtant, il reste bien présent. Quand on pense s’en débarrasser, il revient toujours. Mais cet éternel retour est trompeur : l’histoire qui se répète n’est jamais la même. À chaque époque, le racisme montre un visage renouvelé. L’antiracisme doit donc s’adapter à ces mutations historiques.

Après le nazisme, on espérait abolir le racisme en bannissant le mot « race ». Pourtant, ce qu’on avait chassé par la porte biologique est bientôt revenu par la fenêtre de la culture. Après la Nouvelle Droite des années 1970, le Front national a montré qu’il n’était pas besoin de parler de race pour être raciste : il suffisait de renvoyer les immigrés dans l’altérité culturelle.

Au cours des années 1980, l’antiracisme en a tiré la leçon : loin de célébrer la différence culturelle, on a exalté l’universalisme républicain, réputé aveugle aux différences – au risque d’oublier les critiques du marxisme contre une citoyenneté abstraite : les libertés formelles cachent mal les inégalités réelles entre les classes. Ainsi, en 1989, au moment de momifier la Révolution française pour renoncer à sortir du capitalisme, la République récusait tout multiculturalisme.

On allait vite découvrir qu’il y a loin des principes à la réalité. L’égalité proclamée est démentie par l’expérience d’étrangers, mais aussi de Français qu’on s’obstine à dire « issus de l’immigration » : c’est remplacer le contrat dreyfusard par la racine en opposant aux citoyens « de souche » ceux qu’on assigne à une « origine étrangère ». En tolérant que les discriminations au quotidien distinguent entre les Français en raison de leur origine, la République se révèle aveugle à la race, mais aussi au racisme.

Si le premier âge de l’antiracisme s’était défini contre les idéologies racistes, son deuxième âge allait donc mettre l’accent, à partir des années 1990, sur la lutte contre les discriminations. Alors que le discours républicain renvoie les différences au communautarisme, l’antiracisme a porté au jour, au-delà des intentions racistes, des discriminations raciales systémiques : celles-ci assignent structurellement les populations racisées à une identité supposée différente tout en leur reprochant la ghettoïsation qu’elles subissent. Désormais, la critique portait moins sur l’idéologie affichée que sur le décalage hypocrite entre valeurs et pratiques.

Or dans les années 2000, avec Nicolas Sarkozy, le racisme politique ne se cache plus. En 2007, le ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale annonçait ainsi la politique de stigmatisation lancée contre les immigrés et leurs descendants, puis contre les musulmans. C’était revendiquer une suspicion a priori contre ceux (et celles, avec le voile islamique) à qui l’on demande éternellement de s’intégrer.

Certes, après le discours de Grenoble de 2010, et les Roms pourchassés de squats en bidonvilles, on croyait avoir affaire à une dérive droitière. Mais le changement de président n’a rien changé : sous François Hollande, on renvoie pareillement ces populations européennes à leur « vocation », soit à une culture irréductiblement étrangère, forcément « en confrontation » avec la nôtre. Ce qu’il faut bien appeler une « politique de la race » invoque une altérité radicale dont elle s’autorise en retour pour traiter les Roms comme s’ils étaient radicalement autres.

Mais pourquoi s’acharner à produire une différence prétendument culturelle qui attise le racisme et les discriminations ? C’est l’envers des politiques économiques menées par les majorités successives : les boucs-émissaires servent à en distraire et à diviser les classes populaires en faisant miroiter la valeur (illusoire) de la « blanchité » contre des « vauriens » racisés. Ces politiques néolibérales de racialisation légitiment les idéologies de partis racistes et les pratiques sociales discriminatoires : le troisième âge de l’antiracisme ne saurait donc faire l’économie de ce combat nouveau.

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Ce texte (sollicité par Cerises, en même temps que ceux de Nadia Louachi, Saïd Bouamama, Farid Bennaï et Serge Guichard) fait écho à l’appel contre les politiques de racialisation qu’avec d’autres nous avons lancé fin 2014, et qu’on peut signer en ligne ici : Reprenons l’initiative! 

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