Vote noir et mariage gai en Californie

 « Une coalition de leaders noirs et mormons a commencé de préparer le terrain pour une initiative référendaire qui, en 2012, interdirait aux Juifs en Californie de se marier entre eux. » C’est ce qu’on peut lire dans le Jewish Journal du 11 novembre 2008.

 

« Une coalition de leaders noirs et mormons a commencé de préparer le terrain pour une initiative référendaire qui, en 2012, interdirait aux Juifs en Californie de se marier entre eux. » C’est ce qu’on peut lire dans le Jewish Journal du 11 novembre 2008. « Electrisés par le passage de la Proposition 8, qui interdit le mariage homosexuel dans cet Etat, ces responsables disent vouloir étendre l’interdiction aux Juifs, qui, en privilégiant les mariages intracommunautaires, contredisent les Ecritures et promeuvent l’intolérance et la ségrégation. » Et l’article continue : « Dans sa défense d’une mesure qui promet d’être controversée, l’organisateur a déclaré que le soutien solide accordé par les communautés religieuses noires, latino et mormone pour le passage de la Proposition 8 a démontré que, dans quatre ans, d’autres ‘prétendus droits civiques’ pourraient être redéfinis par la volonté populaire. » L’auteur de cette tribune, Rob Eshman, finit cependant par dissiper toute ambiguïté : « Oui, c’est une satire. Il n’y a aucune proposition de ce genre en préparation, pas même une lueur dans le regard d’un groupe ou d’un autre. Les Juifs n’ont pas été visés par une telle discrimination – seulement les homosexuels. Alors, pourquoi s’inquiéter ? »

 

L’ironie swiftienne de ce texte reflète le malaise suscité par les résultats des élections du 4 novembre 2008 en Californie. D’un côté, cet Etat a contribué au résultat national, en votant à 61% pour Barack Obama ; d’un autre côté, les électeurs ont voté à 52% pour la Proposition 8 visant à « éliminer le droit de se marier pour les couples de même sexe » qui venait de leur être accordé par la Cour suprême de l’Etat en juin 2008. Ce double signal – progressiste et conservateur – ne se limite d’ailleurs pas à la Californie. D’un côté, l’interdiction du mariage gai l’a également emporté en Floride, et dans l’Arizona qui s’y était pourtant opposé deux ans plus tôt, tandis que dans l’Arkansas un autre vote réserve désormais le droit à l’adoption aux couples mariés, pour mieux en exclure les homosexuels. D’un autre côté, le même jour, les tentatives pour limiter le droit à l’avortement ont été rejetées par les électeurs dans le Dakota du Sud, le Colorado et… la Californie. Le jour où triomphe l’héritage des droits civiques, quarante ans après l’assassinat de Martin Luther King, Jr., le retour de bâton contre les droits des homosexuels est donc d’autant plus cruel qu’il leur est réservé, puisqu’il ne semble pas avoir atteint les droits des femmes. De fait, le vote noir et le vote féminin ont bien convergé dans cette élection. Beaucoup avaient craint que le duel prolongé entre Hillary Clinton et Barack Obama ne coûte à celui-ci le vote des femmes : il n’en a rien été. Les femmes ont voté pour lui à 56% (contre 49% des hommes).

 

Mais le malaise redouble en revanche quand on apprend que, selon les sondages de sortie des urnes, les électeurs noirs, qui soutenaient le candidat démocrate à 94%, comme dans tout le pays, auraient favorisé le passage de la Proposition 8 à 70% (tandis que les Latinos n’auraient voté pour qu’à 53%, les Blancs et les Asiatiques seraient à peu près également partagés). Ce malaise reflète donc la prise de conscience de tensions entre les minorités raciales et sexuelles qui viennent ternir la joie du résultat national, non seulement pour les militants homosexuels, mais pour toutes celles et tous ceux qui s’engagent en faveur d’une politique qui ne concerne pas seulement tel ou tel groupe, mais l’ensemble des enjeux minoritaires. En effet, ce que souligne la tribune, ce n’est pas seulement que les Noirs ont contribué au recul des droits des homosexuels, mais – à l’inverse – que les Juifs (et partant toutes les minorités, y compris les Noirs) auraient bien tort de croire qu’ils ne sont pas concernés. En Californie, comme partout, la question minoritaire est donc travaillée par la pluralité des questions minoritaires.

 

La leçon est amère pour les militants du mariage gai. Et pas seulement parce que le mariage n’est plus autorisé pour les couples de même sexe que dans deux Etats, et seulement par la décision de leurs Cours suprêmes (le Massachusetts, après un arrêt de novembre 2003, et le Connecticut, à la suite d’une décision d'octobre 2008), alors qu’il est explicitement interdit dans la grande majorité des Etats – dont une trentaine par amendement constitutionnel adoptés au nom de la « défense du mariage » en réaction contre cette revendication. En effet, en 2004, beaucoup imputaient la défaite des Démocrates aux « valeurs », et tout particulièrement à la réaction contre le mariage gai. Rappelons-nous : c’est déjà en Californie que l’initiative de Gavin Newsom, qui à partir de la Saint-Valentin testait les limites de la loi en mariant dans sa mairie de San Francisco des milliers de couples de même sexe, relançait le débat – quitte, disaient alors ses détracteurs, à faire le jeu de la droite chrétienne. Or il est douteux que le mariage gai ait contribué à la réélection de George W. Bush : les études ont en effet montré que si le vote en sa faveur s’était accru depuis 2000 dans la plupart des Etats contestés, ce n’était pas le cas, justement, dans les trois où les électeurs devaient se prononcer sur un référendum contre le mariage gai. Autrement dit, c’est à tort qu’on attribuait la victoire des conservateurs aux gays – ou plutôt à l’homophobie. D’ailleurs, les Républicains ne comptaient pas sur une telle logique en 2008 : John McCain n’a pas joué cette carte pendant la campagne.

 

A l’inverse, le risque n’est-il pas qu’aujourd’hui certains militants ou représentants homosexuels ne constituent les Noirs en boucs émissaires de leurs revers politiques ? Après tout, Obama lui-même ne s’est-il pas opposé à la reconnaissance du mariage gai ? Encore faudrait-il rappeler, d’une part, que c’est toujours le cas pour les candidats démocrates, convaincus qu’ils auraient beaucoup à perdre, et peu à gagner, en se ralliant à cette revendication ; mais aussi, d’autre part, que le candidat démocrate s’était en tout cas opposé à la Proposition 8. Restent les sondages de sortie des urnes – et donc l’électorat noir lui-même. Une activiste, à la fois lesbienne et noire, a publié dans le Los Angeles Times une tribune justifiant les réticences noires face au « mariage gai » : les Noirs n’ont-ils pas d’autres urgences ? Et les homosexuels aussi du reste ? Et d’ailleurs, les gays ne sont-ils pas tout aussi racistes que, à en croire ceux-ci, les Noirs seraient homophobes ? Bien sûr, ce point de vue a été largement critiqué. Et beaucoup cherchent à sortir d’une opposition caricaturale entre Noirs et homosexuels. Certains rappellent que c’est d’abord une question de religion, et non de couleur, tandis que d’autres suggèrent que les chiffres des sondages sont peut-être exagérés (à Los Angeles, on serait plus près de 57% que de 70% de Noirs votant pour la Proposition 8). D’autres encore rappellent qu’historiquement, de nombreuses figures noires se sont mobilisées aux côtés des gays. D’autres enfin, comme Richard Kim dans The Nation, renversent le regard, pour interroger le mouvement homosexuel, qui n’a pas su s’adresser aux populations noires.

 

Le problème n’est pourtant pas de savoir qui est coupable – mais quelles sont les logiques de ces alliances, et de ces tensions. Elles se résument à une proposition, et à son corollaire. D’une part, il n’y a rien d’inévitable à ce que les minorités marchent d’un même pas vers les mêmes objectifs. Doù la proposition : il n’est pas d’alliances naturelles, pas plus que de coalitions contre-nature. D’autre part, et c’est le corollaire, tout aussi important à prendre en compte, il n’y a rien d’inévitable à ce que les minorités se retrouvent en opposition : il n’est pas dans la nature des choses que les homosexuels s’opposent aux Noirs, ou inversement. De même pour les minorités sexuelles en France (y compris les femmes, « minorées »), et les minorités raciales (ou racialisées, comme les musulmans). Les uns et les autres ne sont condamnés ni à s’entendre, ni à s’affronter. En revanche, pour échapper à la logique du bouc émissaire, nous sommes tous obligés de réfléchir à des stratégies politiques qui permettent de conjurer les alternatives qui nous répugnent.

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