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Billet de blog 23 janv. 2020

Pour Tuna Altınel: en Turquie, une fois encore, la liberté d'expression est en procès

Le 24 janvier, un tribunal turc jugera notre collègue Tuna Altınel accusé de «propagande pour une organisation terroriste». Cet universitaire (Lyon 1) est retenu dans son pays depuis avril; il y a déjà passé 3 mois en prison. Le crime de cet Universitaire pour la paix? Avoir traduit, lors d’une soirée à Lyon, les propos d’un ancien député, témoin d’un massacre d’État en 2016. PS: TUNA ACQUITTÉ!

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Une fois de plus, la liberté d’expression est en procès en Turquie. Le 24 janvier 2020, Tuna Altınel sera en jugement à Balıkesir. Accusé de « propagande pour une organisation terroriste », ce mathématicien, maître de conférences habilité à l’Université Claude Bernard Lyon 1, encourt une peine de une à sept années et demie de prison. Fonctionnaire en France, de nationalité turque, il est retenu dans son pays depuis le 12 avril 2019 : on lui a confisqué son passeport à l’aéroport d’İstanbul lorsqu’il venait rendre visite à ses proches pendant les vacances de printemps. Puis il a été arrêté le 10 mai, incarcéré et poursuivi pour une supposée « appartenance à un groupe terroriste » (le PKK, Parti des travailleurs du Kurdistan, interdit en Turquie). Il passera presque trois mois en prison, avant d’être libéré le 30 juillet après une première audience. Certes, on ne lui interdit pas alors de quitter le pays, mais on ne lui rend pas son passeport. C’est lors de la deuxième audience, le 19 novembre, que le chef d’accusation est réduit à la simple « propagande » (et non plus « appartenance »). Il s’apprête donc à vivre vendredi prochain la troisième et dernière audience de son procès.

Ce procès vient après beaucoup d’autres. Depuis quatre ans, la répression sévit en effet contre les Universitaires pour la paix : en janvier 2016, ces femmes et ces hommes (dont Tuna Altınel) avaient rendu publique une pétition protestant contre la violence d’État qui commençait à frapper aveuglément les villes kurdes du pays. Face aux menaces alors proférées par le président Erdogan, en solidarité, un second millier de signataires avait rapidement rejoint le premier. Les agressions commençaient aussitôt, et bientôt des licenciements, d’abord dans les universités privées, avant une série de décrets, à partir de l’été 2016, limogeant, parmi des dizaines de milliers d’autres fonctionnaires, des centaines d’Universitaires pour la paix. Exclusion du marché du travail, et pour la plupart privation de leur passeport : c’est une forme de mort civile. En outre, plus de 700 ont été poursuivis en justice, sous le même chef d’accusation : « propagande pour une organisation terroriste ». Tous les procès se terminaient par des condamnations à des peines allant jusqu’à la prison ferme.

Or la Cour constitutionnelle turque a rendu le 26 juillet 2019 une décision importante qui devait mettre fin à ces poursuites : la plus haute juridiction du pays a qualifié de « violation de leur liberté d'expression » la condamnation de neuf Universitaires pour la Paix, exigeant même leur indemnisation. Le 6 septembre est ainsi tombé le premier acquittement. Était-ce pour autant la fin des persécutions ? Nullement. Ces universitaires n’ont retrouvé ni leur passeport, ni leur emploi. Leur bannissement social n’est pas terminé. Autrement dit, en Turquie, le pouvoir continue de vouloir réduire au silence toute critique. C’est bien ainsi qu’il faut comprendre, depuis qu’on lui a pris son passeport, la pression exercée sur cet universitaire, de la prison au procès.

Sur quoi repose l’accusation ? Le 28 février 2019, l’association Amitiés Kurdes Lyon-Rhône-Alpes, dont Tuna Altınel est membre, organisait une soirée intitulée : « Cizre, histoire d'un massacre » – perpétré par les forces de sécurité turques début 2016, au cours de la guerre menée contre la guérilla urbaine kurde, qui est devenu le symbole des exactions commises au nom de la lutte contre le terrorisme. Cet événement se tenait avec la permission de la préfecture de Lyon dans une salle de la mairie de Villeurbanne. Tuna Altınel y servait d’interprète à l’intervenant, Faysal Sarıyıldız, un ancien député du HDP (Parti démocratique des peuples) qui avait été témoin de ces événements. Il faut le souligner, à la différence du PKK, qui est une organisation armée, non seulement le HDP opère tout à fait légalement, mais en outre, c’est le troisième parti politique de Turquie. Ainsi, traduire les propos du témoin d’un massacre d’État suffit à s’exposer à des poursuites pour « propagande pour une association terroriste ». L’intimidation politique continue bel et bien aujourd’hui.

On pourrait même dire qu’elle redouble, si l’on songe que notre collègue vit depuis plus de vingt ans en France et que cette réunion publique, accueillant un ancien député, s’est tenue en France dans des conditions parfaitement légales. On aurait pu croire Tuna Altınel à l’abri, d’autant plus qu’il est fonctionnaire dans notre pays; or il n’en aura rien été. Tel est bien le message que veut envoyer l’État turc : nul ne saurait lui échapper, même à l’étranger – comme on l’avait déjà vu en 2017 avec l’arrestation en Espagne de deux opposants, Hamza Yalçin et Dogan Akhanli. Il s’agit bien, une fois de plus, de « violations de la liberté d’expression ». Contre cette atteinte aux droits fondamentaux, nous demandons instamment aux autorités françaises de faire entendre leur voix auprès de leurs homologues en Turquie. Il faut que Tuna Altınel soit acquitté, et que son passeport lui soit restitué – condition nécessaire pour pouvoir reprendre ses cours à Lyon. Il importe de se mobiliser aujourd’hui en solidarité avec notre collègue : il en va de la liberté d’expression, soit un enjeu démocratique, en Turquie comme en France.

 ____________________

Les membres du bureau de l’association Solidarité avec les Universitaires pour la Paix et Défense des Droits Humains en Turquie (SUP-DDHT) : Çagla Aykac, Étienne Balibar, Hamit Bozarslan, Claude Calame, Vincent Duclert, Selim Eskiizmirliler, Éric Fassin, Isabelle Saint-Saëns, Engin Sustam, Mehmet Tuncel.

Cette tribune a été publiée le 21 janvier 2020 sur le site de Libération.

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